Vendredi 5 septembre 1884

Hantée par tous ces pieds j’ai envoyé Rosalie chercher des souliers à Jules pour les essayer. Et Emile a répondu que les souliers de Jules sont si petits qu’on n’a pas pu les trouver mais qu’il m’envoie ses bottes de chasse à lui avec l’espérance que je pourrai peut-être les mettre. Il en est résulté une promenade au Bois avec du chocolat cuit au bord de l’eau; je suis arrivée avec trois paires de souliers, les uns par-dessus les autres et la botte d’Emile par-dessus. D’abord une babouche orientale, puis un soulier à moi, puis un soulier à maman, puis la botte. J’en aurais rentré d’avantage mais les talons ne l’ont pas permis. Cette arrivée boiteuse fait qu’on se tord.
Nous le ramenons avec nous et je me fais raconter comment il a tué un prussien et comment ils sont restés une demi-heure couchés à plat ventre surpris par une fusillade. Après quoi nous montons chez lui et j’obtiens de ses souliers de soirée qui sont certainement très petits mais dans lesquels je nage. Du reste il lui suffit qu’il puisse entrer dans ma bottine, il ne prétend pas à autre chose. Au Bois nous l’avons trouvé dans la société de la femme, de son médecin et de son bébé.
Oui, mais le médecin que dit-il ?
Le frère a l’air d’un homme désespéré qui tâche de paraître comme à l’ordinaire. Je ne le taquine plus depuis que son frère est arrivé et il m’a dit que depuis deux mois mon caractère s’est amélioré d’une façon surprenante. Je suis en effet très gentille avec lui et aussi avec Jules, ce qui a fait dire à Emile l’autre jour:
- Mais ce n’est plus une sœur, c’est une mère !
Je vous ai toujours dit que je lui avais voué des sentiments maternels... répondis-je en riant.
Oui, mais va-t-il oui, ou non guérir ?
Après l’essayage des bottes ce grand homme s’est plaint amèrement de sa bonne qui casse tout, qui est coquette, et qui lui sert des horreurs...
Moi ça me fait plaisir parce que la bonne est une amie de la cuisinière de Mme Mackay.
Mais... c’est pas la peine, ce ne sera jamais. Aussi j’ai adopté une attitude jeune qui ne se soucie de rien. J’enlève et remets mon chapeau, je ne me poudre pas, je m’étale ou m’assieds à mon aise comme si j’avais six ans; je lui raconte tout sans minauderie tout en... Vous savez cette belle franchise. Et des caprices que nous avons en commun.
Aujourd’hui au Bois je me suis mis un châle noir sur la tête, il pleuvait et j’étais là avec une assurance de fille de seize ans sous l’eau me montrant avec les cheveux au front qui se défrisaient. Et ce châle noir à coûté quatorze francs, je l’ai pris au deuil de Mme Gavini par caprice. Il a trouvé que ce châle de pauvresse m’allait bien.
Ah ! aucune prétention, aucune.
Au moins comme ça je n’aurai rien à regretter, qu’il vive ou qu’il meure ! [une ligne cancellée]
A dîner Bagnitsky, Tchoumakoff, Tchernitsky.