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Lundi 19 mai 1884
Sans dormir. J’étais trop énervée, il est cinq heures du matin.
Je me suis un peu calmée en écrivant.
Non écoutez, c’est désolant. Ça m’apprendra à leur dire quoique ce soit. Mais aussi quelle idée de leur raconter que j’écris à l’architecte des choses intimes et que je rêve de le sauver ! Ah ! ma pauvre petite. C’est un bouquet de fleurs délicates sur lequel on s’est assis. Mais c’est que je suis sotte de raconter ça. Pourtant comme c’est une chose si simple, si honnête, si pure, je ne pensais même pas à des... sentiments terrestres en le disant...
Ça t’apprendra. Mais vraiment maman est bête et je suis d’autant plus enragée qu’elle m’a forcée à le faire comprendre à ceux qui était là hier. C’est humiliant.
Enfin... C’est inconcevable. Nous nous querellons toute la vie et voilà qu’elle s’imagine de se fourrer dans mes... sentiments.
Ah ! sacré-nom d’un chien !
Et c’est toujours si dépourvu de tact et de délicatesse que j’en sors écorchée. Ce sont des choses trop fragiles, le plus tendre, le plus aimé des amis risquerait d’avoir la main lourde en y touchant et maman n’est pas mon amie. C’est maman, je l’aime parce que c’est maman, parce c’est l’habitude, mais personnellement elle ne fait que m’irriter et me froisser.
Et ça ira de mal en pis. Car elle m’adore et a peur de me déplaire à un point extrême, ce qui fait que les maladresses et les bêtises redoublent, car au fond il y a l’inaltérable conviction qu’elle est très intelligente et que je suis un enfant. Tout ça est irréparable.
C’est que ces dames sont trop simples. Exemple: je prends du lait de chèvre pour engraisser et je le prends avec plaisir. Bon, ce soir Dina dit de faire traire la chèvre (la chèvre habite la serre, l’escalier et le jardin) et comme elle sait que je déteste qu’on me dise ce que je dois faire elle se met à raconter des finesses pour que je ne m’aperçoive pas qu’elle me rappelle de prendre mon lait.
Elles m’ont tellement embêtée de médecines et de soins qu’il suffit qu’elles me disent: fais telle chose pour que je me cabre comme une enragée. C’est ainsi qu’elles m’ont fait faire des choses très sottes. Alors craignant de me dégoûter de ma chèvre et désirant en même temps me rappeler de le prendre... Des finasseries que je vois tout de suite et qui m’exaspèrent.
Ah ! la maison n’est pas drôle. Je passe huit, neuf et même dix heures à travailler, je descends dîner et en deux heures on m’enrage à fond. De sorte que voilà une existence difficile, je n’y résisterai pas. Le travail suffit, mais être tracassée et désolée pendant l’heure où je mange et l’heure ou les deux heures pendant lesquelles je devrais me reposer II
Depuis huit jours je ne fais rien et tout cela ! Ah misère.
Maman est par trop...
Exemple, supposez qu’on donne la médaille d’honneur à Bouguereau. Naturellement je m’écrie que c’est une indignité, une honte, que j’en suis révoltée, furieuse etc.
Maman : - Mais non, mais non ne t’agite pas ainsi ! Ah ! mon Dieu, mais on ne l’a lui a pas donnée ! Ce n’est pas vrai ! Il ne l’a pas ! Et si on l’a lui a donnée c’est exprès, on connaît ton caractère, on sait que tu va en rager et on l’a fait exprès et toi tu te laisses prendre comme une petite sotte, voyons. Ce n’est pas même une charge, c’est seulement prématuré, attendez que Bouguereau ait sa médaille d’honneur et vous verrez.
Autre exemple. Le roman du pitoyable M. Ohnet qui est à la mode maintenant, atteint je ne sais combien d’éditions.
Naturellement je bondis: comment voilà la pâture de la majorité, voilà ce qu’on préfère, o tempra, o mores !1 Voulez-vous parier que maman recommence la tirade Bouguereau ou à peu près. C’est déjà arrivé pour plusieurs choses. Elle a peur que je me casse, que je meure du moindre choc et dans son immense naïveté veut me préserver par des moyens qui finiront par me donner un accès de fièvre chaude.
Arrive X, Y ou Z et dit: vous savez le bal des La Rochefoucauld était superbe. Je m’assombris. Maman le voit et cinq minutes pus tard raconte devant moi comme par hasard quelque chose qui doit déconsidérer ce bal dans mon esprit à moins qu’elle n’entreprenne de prouver que le bal n’a pas eu lieu du tout. C’est arrivé. Des inventions et des défaites enfantines et moi j’écume de voir qu’on croit que je peux gober ça II!
Poznámky
O tempora, o mores! — "O the times, O the customs!" A famous exclamation from Cicero (In Catilinam, I.1), used here as a lament over the public's literary taste. ↩