Samedi 10 mai 1884

Ce matin au Salon avec Claire, déjeuner rue de Marignan.
Puis beaucoup de monde à la maison.
Je m’ennuie. Que signifie s’ennuyer ? Il y a bien six ans que je n’ai dit cela, je m’ennuie.
C’est le mois de mai qui me trouble. Probablement, oui.
Ce soir aux Italiens. Après le panégeryque d’Etincelle je suis très lorgnée, ce qui me gêne car je ne suis pas sûre d’être bien. Il m’a fallu mettre une quantité de violettes pour cacher le côté droit du cou car le corsage est décolleté. Cette dure nécessité a passé aux yeux du public pour une recherche d’originalité probablement. Comme cavaliers nous avons Missak et M. de Azevedo, ministre du Portugal.
On chante « Lucie » mais après Gayarre ce ténor ordinaire et froid me fait pitié.
Enfin je ne suis pas laide mais les violettes de mon corsage m’embêtent. Après ce bête d’article de journal sur ma beauté et ma peinture j’aurais voulu me montrer habillée comme tout le monde cette stupide affectation de s’habiller en artiste en somme il n’y a que les violettes, pour le reste j’ai une robe noire, décolleté, du tulle gris jeté sur les épaules et cette guirlande néfaste, la guirlande ne serait encore rien, tout le monde en met de ces cordons de fleurs en sautoir mais c’est qu’il m’a fallu doubler les fleurs sur l’épaule et on a dû penser que je pose pour l’artiste. Tous ces gens me regardaient et me lorgnaient, dans toutes les loges... Mme de Pourtalès, les Bisaccia, Mme d’Hervey, le général de Galliffet même..
En somme c’était peut-être joli ces violettes.