Deník Marie Bashkirtseff

Puisque le portrait est fichu je veux savoir, c'est-à-dire enfin si le tableau a besoin de quelque retouche sérieuse, j'envoie chercher l'architecte qui vient à huit heures et ses premières paroles nous apprennent que Jules est à Paris depuis deux jours, très malade, sa mère est avec lui; il me fait exprimer ses vifs regrets de n'être pas en état de venir voir le tableau.
Il part dans trois ou quatre jours pour Alger. Je ne sais pas ce qu'il y a dans sa maladie qui me faire rire mais j'en ris et l'architecte est chagriné. En somme c'est le terrain qu'il faut que je remanie et je m'y mets aussitôt.
Jules est malade... est-ce drôle ! Il n'a rien pour le Salon. Pauvre Jules. Il est au lit paraît-il. Espérons que l'Algérie le remettra.
Enfin, pauvre petit ! Alors lâché par la Mackay ! Lâché par cette affreuse femme. On dit qu'un Anglais riche lui a payé un hôtel. Et elle abandonne Jules. Alors c'est des chagrins d'amour ? Ou c'est lui qui la quitte ? Non, il ne serait pas malade !...
Mais il est peut-être malade de maladie. Je vais toujours chercher mille raisons, comme je m'imaginais qu'il se disait malade et préparait un grand tableau.
Enfin tout cela me remet un peu et je fais un croquis à la plume; l'architecte une corde passée autour de son torse tire vigoureusement vers un poteau avec l'écriteau : rue Ampère. Au bout de la corde se trouve Jules couché à plat ventre et se cramponnant des deux mains au poteau: rue Legendre. Je lui envoie le tableau.
Il ne reste que sept jours et je me reprends à espérer que le portrait sera fini, il n'y a rien de fait sauf le fond et un bras... C'est une folie !
Alors lâché par la Mackay Il se saoula chez l'mastroquet.
Si elle le lâche il doit l'aimer à la folie. J'ai fait une charge donnée à l'architecte. Jules en habit les mains dans ses poches, l'air pitoyable avec la légende : Jules dévoré de mélancolie.
C'était si drôle. Jamais nous ne prononçons le mot Mackay, ni aucune allusion. Enfin si elle le lâche... Qu'et-ce que ça me fait.
[Dans la marge: Il a sa palette au bout d'une ficele attachée dans le dos.].