Deník Marie Bashkirtseff

Misère de moi et de ma peinture.
Jeudi 6 mars 1 884 Ce qui devait arriver est arrivé. Il me reste huit jours et le portrait ne sera pas fini. Oh ! je suis calme. Seulement depuis un an déjà je ne peux travailler à cause de la petite Canrobert, dans les commencements encore ça marchait, elle travaillait un peu mais depuis quelques mois ce ne sont que conversations, rires, plaisanteries, farces, thés, gâteaux etc.
Et moi je deviens folle. Les gamins m'ont pris plus de temps qu'il n'en fallait et encore j'étais dehors, et cette horrible enfant venait moins. Mais depuis trois mois c'est la mort. Son tableau me coûte le portrait de Dina. Encore si... Mais en m'agaçant ces gens me font faire de la mauvaise peinture et je me serais peut-être passée d'eux pour avoir une médaille si on m'avait laissé tranquille.
Mon exposition chez ces femmes est remarquée, on me cite avec des éloges dans des grands journaux où je ne connais personne.
Mais ce sont là des études faites en paix.
Ma famille est à genoux devant les Canrobert car elle s'imagine que ça va nous poser et que je vais enfin les laisser tranquilles. Si nous étions des bonnes gens modestes, personne ne s'inquiéterait pourquoi nous ne sommes pas en rapport avec l'ambassade.
[Dans la marge: encore fantaisie j'étais toujours en bons rapports avec mon ambassade, (écriture de Mme Bashkirtseff)]
Enfin... pour ce qui est de ça, et de tout ce que ça m'a rapporté de tortures fantastiques voilà dix ans que ça dure et je commence à m'en apercevoir, je suis maigre, je tousse, je n'entends pas, enfin un état brillant. Je leur promets ma mort, ils y croiront lorsque je serai enterrée, j'ai beau dire que je ne puis le leur prouver qu'en mourant et qu'alors il sera trop tard. Ils ne se rendent pas compte, ce sont des inconscients et moi je suis leur victime bien aimée pourtant. Enfin malgré toutes ces choses humiliantes qui me faisaient pleurer chaque jour de rage, je pouvais vivre encore en travaillant, en ayant du talent; depuis deux ans je suis presque résignée mais depuis deux ans il est trop tard. Je suis perdue et c'est maintenant ça qui me fait fondre en larmes, je suis à la veille d'avoir du talent et leurs atrocités m'ont tuée, je n'ai plus de santé, je suis énervée, je n'ai plus de force, et pour comble j'ai cette Claire qui depuis trois mois m'a fait vieillir de cinq ans et maigrir de vingt livres...
J'essaye de m'en faire accroire mais c'est impossible, il reste huit jours et le portrait est à faire.
Je n'y vois plus, je ne sais plus ce que je fais, depuis trois mois je suis en folie...
Tenez, je pose Dina bien, là-dessus commencent les conversations et les rires, "elle va encore changer" ! - Voyons, Marie, c'est que ça m'amuse de vous voir tripoter ça.
Mais c'est admirable, pourquoi le changez-vous. Et tout ça sans méchanceté mais ça n'en est pas moins horrible.
Depuis trois jours je fais dire que je suis à la campagne d'où je ne rentre que vers cinq heures. Mais depuis trois jours il est trop tard. Tout ce que j'ai fait depuis six semaines n'a pas de nom, mais je me rends bien compte que je ne vois plus juste, je suis énervée, à pleurer parce qu'on entre à gauche au lieu d'entrer à droite.
[Dans la marge: parce que tu es malade ma pauvre, mon adorable et adorée enfant. (Ecriture de Mme Bashkirtseff).] Le portrait était trop petit, je me suis aperçue aujourd'hui, sans ça il allait comme ça au Salon et une chose beaucoup plus petite que nature au Salon ! Vous savez cette sale grandeur qui n'est ni nature ni réduction.
Enfin en huit jours... deux pour la tête, deux pour le bras, un pour l'autre, un pour la robe, un pour la main... Il ne faudrait pas une défaillance... et encore.
Ah ! Malédiction.