Vendredi 18 janvier 1884

Hier la maréchale est venue m’empêcher de donner les dernières touches au profil de Charles, on s’imagine toujours que c’est au dernier moment qu’on va tout rattraper.
En un mot je suis aujourd’hui d’une humeur à pleurer, à la pensée de revoir ma peinture d’hier se joint la terreur de la trouver mauvaise et je pleure... de vraies larmes. Que voulez-vous, je suis une enthousiaste, comme les étudiants de dix-neuf ans en Allemagne. Ainsi ce n’est pas Viilevieille et ce n’est même pas Claire qui me comprennent. Elles me traitent de toquée.
Et ma sainte et profonde indignation en constatant un vol audacieux fait par Bouguereau, au préjudice de Raphaël, fait rire.
Ces choses-là ne touchent pas ces dames. Non, c’est inimaginable... ce qu’on retrouve d’emprunts, de vols infâmes dans tous nos peintres académiques.
Ces ignobles filous viennent au monde avec le dessein de « suivre les traditions des maîtres » et passent leur vie à transposer les compositions des maîtres. A celui-là un personnage, à tel autre un groupe entier, le tout tourné à droite au lieu d’à gauche et de baptiser et le tour est joué. Ceux qui ne seront pas indignés comme moi trouveront cela très bien. On peut à la rigueur excuser le procédé en disant que ces tricheurs méprisables s’inspirent des dieux de l’art. Quel vile canaillerie et que cela est honteux... Dans le monde abstrait pour ainsi dire, dans le domaine de l’art, de la pensée, de l’idée... Eh bien de ceux qui s’occupent de ces domaines fantastiques, je n’ai pas le bonheur d’en connaître.
Je connais des gens du monde et trois artistes en tout... Des gens comme Mme et Mlle Bogdanoff qui ont dîné hier ici.
J’ai refait une esquisse des femmes. Le tout est dans le charme que je saurai (?) donner à l’atmosphère. Oui, il faut que ce soit bien le soir, bien l’air, bien cette heure fugitive où le croissant apparaît encore très pâle... Et ça en grand ?! Je ne saurai jamais !!
Bastien a dû faire cinquante études pour saisir cet effet... Eh bien moi j’en ferai cinquante-cinq ! Après le 15 mars. Et il faudra bien...
Ce n’est pas une vie cela.