Mardi 7 août 1883

Je deviens toute rouge en pensant que dans une semaine il y aura cinq mois que j’ai fini le tableau du Salon. Qu’ai-je fait en cinq mois ? Rien encore.
De la sculpture il est vrai mais ça ne compte pas encore. Les gamins ne sont pas finis !!!
Je suis bien malheureuse. Sérieusement. Saint-Amand a dîné ici et m’a débité tout le catalogue du musée du Louvre en indiquant presque chaque tableau à sa place. Il a étudié ça pour entrer dans mes bonnes grâces. Il croit que c’est possible et que je puis l’épouser. Il faut qu’il me suppose aux abois pour se mettre cela en tête. C’est parce que je n’entends pas bien qu’il me croit déchue. Après son départ j’ai failli m’évanouir de douleur. Qu’est-ce que j’ai fait à Dieu pour qu’il me frappe toujours !
Je n’avais pas assez de toutes mes misères, il a fallu me rendre infirme par dessus le marché, à la merci de !... Des domestiques même. C’est y aller se casser la tête !
Qu’est-ce qu’il croit ce Putiphar moderne ? S’il n’est pas convaincu que je n’aimerai jamais que l’Art que pense-t-il ?
Il se résigne à être trompé ? Ou bien me suppose-t-il quelque vice épouvantable ?
On voit à Paris des choses si odieuses, si honteuses et ça s’imprime et ça se lit et j’ai le malheur de comprendre toutes les saletés en abrégé ou presque toutes. Un mariage Saint-Amand serait un mariage honteux car on nous préviendrait, on nous a déjà prévenus et c’est donc en sachant que je l’épouserais ?
Bojidar alors ? Ça m’est égal, mais... Car il ne faut rêver aucune conquête, j’en aurai marié et à la mode, autrement non... Mariage d’amour, c’est introuvable... Enfin d’ici un an ça se décidera.
Qui voulez-vous qui m’adore avec ce défaut ? Il n’y a pas d’excuse, ça n’existe dans aucun roman, ça ne s’est jamais vu, à vingt ans, jolie, et telle que moi !!!
J’en deviendrai folle et mes cheveux blanchiront.
Et voilà que je cherche à me consoler... au bal et quand il y a beaucop de monde ça ne s’aperçoit pas, mais ceux qui le savent parlent plus fort et c’est comme si on me battait. Il n’y a qu’un talent reconnu, immense qui pourrait atténuer cette amertume sans nom.
Oui, j’aime mieux Bojidar. Bojidar serait fier, amoureux, content, un bon camarade enfin. Saint-Amand serait le comble de tout !
C’est à s’asseoir et à pleurer. Je me demande si je vais prier ou dire que Dieu n’existe pas. S’il existe il est comme moi, il n’entend pas !
Alors qu’est-ce qui gronde, qu’est-ce qui s’impatiente, qu’est-ce qui fait que la vie ordinaire me semble misérable ! C’est une force réelle qui est en moi, c’est quelque chose que ma pauvre littérature ne sait pas dire !
L’idée d’un tableau ou d’une statue me tient éveillée des nuits entières, jamais la pensée d’un joli monsieur n’en a fait autant.
J’ai été au Louvre ce matin, pour voir Raphaël à la suite d’une lecture de Stendhal. Eh bien quoique je fasse d’après ce que je vois ici je ne puis l’aimer. J’aime encore mieux la naïveté des primitifs. Raphaël est roué et faux.
Divin, divin,... divin, est-il divin ? Le caractère du Divin est de nous ravir et de transporter nos pensées en des régions célestes. Raphaël me fatigue.
Qui donc est divin alors ? Je n’en sais rien. Pourquoi Stendhal dit-il que Raphaël peint les âmes ? Dans lequel de ses tableaux ?
Voilà une admiration qu’il me faudra travailler. Le peintre des âmes c’est Bastien quelque énorme et monstrueuse que puisse vous paraître cette assertion.
Saint-Marceaux représente aussi les âmes. Et les primitifs, naïfs et admirables artistes dont est presque le déjà précieux Perugin.
Mais que peuvent me faire ces grandes machines absurdes pleine de science et de correction ou même les amas de chair de Rubens ! Mais ça m’ennuie ! Mais que voulez-vous que je fasse des noces de Cana ! Ou des Vierges de Raphaël.
Ce n’est pas divin cela ! Cette vierge est ordinaire et cet enfant... Au fait il faudrait revoir ce qu’il a en Italie. Le souvenir que j’en ai gardé n’est pas favorable.. La Vierge à la chaise est un type de jolie femme de chambre italienne bien délicate. Je vois plus de divinité dans Michel-Ange, Raphaël Sanzio, écoutez ce nom précieux. Et puis Michel-Ange même Buonorotti, c’est grand comme Dieu.
Et moi ! Je ferai un jour un sujet divin pour voir...
Un Christ prêchant en bateau. Mais le Christ est humain...
Je ne voudrais représenter que des choses qui empoignent, émeuvent, fassent palpiter ou rêver, enfin quelque chose qui accroche le cœur comme les simples petites toiles de Cazin; la dimension importe peu, mais si en grand on arrivait à cet effet... Ce serait superbe. Mais combien y-a-t-il qui comprenne Cazin ?
Et Nausicaa et Ariadne. Les belles choses ! Et si mon Printemps est un rêve ajourné... Nausicaa pourra bien... Non, Ariadne voir bientôt le jour.
Cela commence par un A. Le Printemps se fera mais je crains d’être ridicule en débutant par là. C’est égal je ferai l’esquisse et puis nous verrons.
Cela calme.