Dimanche 22 juillet 1883

Hier soir je me suis brûlée la poitrine, au-dessus du sein droit, à l’endroit où le poumon est malade. Je m’y suis enfin décidée, ce sera une tache jaune pendant trois ou quatre mois mais au moins je ne mourrai pas poitrinaire.
J’ai besoin d’être très forte.
Si on allait trouver cette chose si belle, fade ? Pourquoi ?
Le printemps, le soir, la nuit, le sommeil... Ce sont toujours des allégories dont la splendeur ou la fadeur dépendent absolument de celui qui les traite. Alors ?
Je suis pleine de doutes... Ça me paraît trop beau mais... c’est peut-être trop beau... Poncif...
Et puis quelle probabilité que je fasse comme ça d’inspiration une chose colossale, difficile ?... On dira que ce n’est pas de moi ! Car ce sera bien ! Voyons, je sais dessiner et la plupart des sculpteurs ne savent pas, et ils sont bêtes, et sans invention. Il est bien plus facile de sculpter une figure que de la peindre.
La difficulté en sculpture ne commence qu’au talent et là encore... C’est un paradoxe.
Il est facile de modeler d’une façon ordinaire. Mais si on peut faire plus... Ce n’est plus une question de difficulté mais de talent et de tempérament.
Le métier je ne le sais pas. Mais je ne ferai pas de fautes de grammaire. Et lorsqu’on sait sa grammaire le talent est ou n’est pas, on ne peut apprendre que la grammaire.
Je mets des figures en place très juste, il faudra voir comment je pourrai exécuter un bras ou une jambe... Cela me paraît tellement ville conquise qu’il me semble qu’on ne croira pas... Et quel tapage ! Ce n’est pas une chose de sentiment comme les Saintes femmes qui peuvent hélas passer inaperçues, mais cela imposera à tout le monde, un succès brutal et qui forcera de faire attention aux abstractions sentimentales comme Nausicaa ou les Saintes femmes. Je vois ce tapage énorme, on voudra m’être présentée comme moi quand j’admire les gens... Les artistes voudront savoir qui m’a fait cela. On ne croira pas. Est-ce que je ne vous semble pas folle d’assurance ? Non, je rêve et je vous fais part de mes rêveries. Enfin d’autres auraient pu faire une machine aussi grande et attirer l’attention par ce moyen, oui, mais souvent ceux qui pourraient exécuter ne peuvent pas dépenser, un groupe de deux ou trois figures coûte déjà bien cher. Ceux qui pensent faire une figure seule, inaperçue pourraient attirer l’attention avec une grande composition, mais l’argent manque. Et pour qu’une statue donne de la gloire il faut qu’elle soit vraiment admirable.
Il me semble que je déprécie d’avance en attribuant le succès au volume... Et pourtant composer c’est encore quelque chose.
Personne ne sait le sujet et je ne le dirai à personne par superstition. Je ferai une esquisse grandeur nature et la montrerai très avancée.
Ces animaux qui font de la sculpture depuis dix ans, ne croiront pas. Des incapables.
Pour endormir la brûlure, je me suis endormie cette nuit avec de l’opium et toute la matinée me sentais sur le point de m’évanouir et maintenant c’est presque passé et je travaille à l’esquisse.
Prodigieuse ma chère. Mais enfin si je réussis ma biographie rendra une foule de gens, tous les orgueilleux, tous les vaniteux incapables se croiront avoir simplement conscience de leur génie.
Mais si je rate quelle leçon !!
Rosalie dit qu’elle est ahurie de voir que mademoiselle entreprend des machins pareilles avant que d’avoir seulement fait un busqué.
Elle a peut-être raison. Ne suis-je pas folle ?