Deník Marie Bashkirtseff

Nous allons faire un tour en voiture pour voir la ville pavoisée. Ça m'amuse. Et puis je continue le recueillement d'hier. Avez-vous lu "L'amour" de Stendhal ? Je le lis à présent. Je n'ai jamais aimé de ma vie ou je n'ai jamais cessé d'être amoureuse d'un être imaginaire. Voyons ? Lisez ce livre. C'est encore plus délicat que Balzac, c'est plus véritable, c'est plus harmonieux et plus poétique. Il exprime divinement ce que tout le monde a senti, même moi. Seulement moi j'ai toujours... été trop analyste. Je n'ai été vraiment amoureuse que d'Audiffret à Nice et encore par ignorance. Un amour de quinze ans et puis un entraînement maladif pour cet horreur de Larderei. Et puis ? Cassagnac ? Je l'ai oublié, celui-là et du reste il ne m'a attirée que par sa célébrité, la cristallisation a été posthume si j'ose m'exprimer ainsi. Je l'ai aimé (??) de souvenir. Alors je vais aimer ? Stendhal parle des femmes comme de délicieuses créatures qui font des broderies au métier et il analyse leurs sentiments en conséquence. Je suis évidemment une exception, ces réflexions ne peuvent m'être applicables, aussi je me reconnais plutôt dans ses impressions personnelles qui sont d'un homme occupé, d'un homme de talent... Enfin. Alors c'est que je vais aimer un jour ? Qui ? Et ça va me bouleverser ? Et je perdrai la tête ? Ce sera très curieux. Ce serait dommage de tomber sur quelque être grossier. Je me souviens avoir, à Naples, toute seule au balcon, écoutant une sérénade... des moments vraiment délicieux; se sentir transportée et en extase sans objet et sans autre cause que ce pays, le soir et la musique. Je n'ai jamais retrouvé ces impressions à Paris ni ailleurs qu'en Italie. Si je ne craignais les on-dit je me marierais tout de suite avec Saint-Amand et serais libre et tranquille en attendant de rencontrer l'être... suprême. Mais on dirait, on inventerait quelque sale mystère, car on sait que Saint-Amand n'est pas complet. Et d'un autre côté épouser un monsieur comme tout le monde et qui n'ayant rien à se reprocher me rendra malheueuse ou m'ennuiera. Pour ce qui serait de trouve l'idéal rêvé, je n'y compte guère. Car s'il y a l'âme il n'y aura peut-être pas la situation nécessaire dans le monde etc... Jusqu'à nouvel ordre je m'arrête à un mariage Saint-Amand. Il est baron, ministre plénipotentiaire, sous-chef ou chef de quelque chose au ministère; un talent d'écrivain passable, surtout comme compilateur, avec du temps, une fortune, de bons dîners, il irait à l'Académie certainement. C'est un M. Roland ou un M. Récamier très brillant. Il me parle souvent de travail et d'art, il n'y a que ça. il dit qu'il me comprend; que nous devrions nous associer enfin je n'aurais aucune avance à faire. Mais si ce qu'on dit est vrai que pense-t-il de moi ? Croit-il vraiment que je sois rien qu'à l'Art et pour toujours ? Ou pense-t-il que je crois être tout à l'Art, et veut profiter de cette disposition pour faire un mariage inespéré. Ensuite il s'accommoderait sans doute d'un changement dans mes idées... Je lui ai dit un jour que l'important était non pas d'avoir une femme absolument vertueuse, mais bien une femme assez intelligente pour le paraître toujours. Il n'a pas dit non. Il est impossible de rêver un mariage me convenant mieux. Seulement il faudrait faire croire au monde que tout va bien. Avoir un enfant par exemple la première année. Et comment ? Et que dirait-on ? Non, mais plutôt simuler une chose... à peu près, l'expression vraie me répugne, une fausse etc. Ce serait facile et il serait du complot. Eh bien je raconte là de jolies choses mon Dieu, ce sont des projets d'arrangements matériels pour jouir en paix de mon travail et peut-être d'un bonheur qui viendrait un jour... Il n'y a pas un mois que mon père est mort et je n'y pense pas... Si quelquefois et plutôt avec des regrets car lorsqu'il était aimable, il était amusant; un certain esprit, assez blagueur, il avait beaucoup de moi et disait parfois des mots justes et mordants. Je suis de plus en plus convaincue que je devrais écrire, c'est un besoin invincible et depuis que j'ai cinq ou six ans, j'écrivais alors des lettres et à onze ans je notais des impressions, enfin cela m'est non seulement naturel mais indispensable... Et je suis tourmentée ne sachant quelle forme donner à toutes ces idées confuses... Car ceci est un capharnaum ou je jette tout pêle-mêle. Mais à part il y a un roman... Des choses dont les commencements me sont arrivées. Je pars de quelque événement ou sentiment personnel et là-dessus se construit un roman que je vois, que je vis et que je copie d'après nature... Ce journal serait d'un intérêt prodigieux après ma mort si de mon vivant j'écrivais quelques bons livres... J'ai depuis quelques jours une idée pour laquelle je me servirai de Saint-Amand mais il faut d'abord écrire ce livre. Et j'ai deux choses entrain qui m'intéressent beaucoup... Et la peinture et la sculpture. Et la musique ? Mais tout cela ensemble. Voilà qui fait que je perds un peu la tête. Je ne puis écrire que le soir et deux heures au plus. Mais je sens que c'est cela qui me préoccupe le plus... Avec le reste. C'est mon admiration qui a éloigné Bastien-Lepage. Il est bien entendu qu'en parlant d'amour il n'est jamais question de l'amour définitif. Vous m'entendez, il s'agit de sentiment uniquement, car Stendhal distingue plusieurs amours et l'Amour-goût me semble être le sentiment que j'ai quelquefois éprouvé. Mais le vrai, l'Amour-passion comme il dit est à venir. Mais ce n'est pas cela que j'étais venue dire. Je voulais seulement noter une observation très juste et qui m'explique la froideur du grand peintre. "Il faut bien se garder de présenter des facilités à l'espérance avant d'être sur qu'il y a admiration. On ferait naître la fadeur qui rend à jamais l'amour impossible, ou du moins que l'on ne peut guérir que par la pique d'amour-pur". Ce remède est à employer et j'essayerai. Non qu'il s'agisse d'amour entre nous mais.. Du reste il s'agit toujours de cela plus ou moins... Enfin Stendhal décrit la naissance de l'amour ainsi: 1) l'admiration, puis le bonheur qu'on aurait d'être aimé de cette femme ou de cet homme, 2) l'Espérance. C'est l'espérance après l'admiration qui détermine l'amour, retirez l'espérance au bout d'un jour, l'amour n'en est pas moins né. Que signifie espérance ? Espérance d'être aimé ou simplement de plaire ou encore moins: être sympathique. Voici donc ce qui aurait pu se passer entre nous, mais avant seulement qu'il m'admire, je lui ai montré que je l'admirais à l'égal d'un héros, les hommes sont fats et les femmes aussi, il a pu croire que c'était "des facilités à l'espérance". De là point de cristallisation. Lisez ce livre de Stendhal, il est ravissant et vous me comprendrez mieux. Donc il ne me reste plus que la pique d'amour-propre. Ce sera facile, j'y pensais déjà avant Stendhal. Je l'adore, lui Stendhal, et Balzac aussi parce qu'ils expriment mes pensées en un langage clair et admirable. Je ne dis pas que ce petit sournois de Damvillers m'en aimera, mais du moins il m'estimera davantage. Il me croit à ses pieds, car il ne pensera pas à l'abime qu'il y a entre mon admiration pour son talent et un emballement complet. Lorsque j'étais amoureuse je n'éprouvai aucune haine contre la femme que je savais être la maîtresse de M. X. Du duc de Hamilton, du petit Audiffret ou de l'insignifiant Larderei. Au contraire, la vue de ces personnes m'était agréable, ces dames m'étaient presque chères à cause du Lui. J'ai noté cette impression en son temps dans cet illustre journal et j'y repense à propos de Stendhal qui dit que lorsqu'il voit sa plus cruelle ennemie mais qui approche continuellement son idole il ne peut arriver à la haïr tellement elle lui rappelle son objet.