Dimanche 15 juillet 1883
A dîner: Bagnitsky, le pope, Tchoumakoff, etc.
Lundi 16 juillet 1883
La cristallisation me préoccupe vivement et je suis convaincue qu'il y a un livre à faire sur les cristallisations innocentes, qui n'aboutissent pas.
Moi par exemple chez qui l'amour [Rayé: passion] complet serait possible que dans le mariage ou toute autre jeune fille ou même une femme mariée à principes. Nous ne sommes pas exemptes pour cela des choses qui déterminent les cristallisations, ces cristallisations n'aboutissent pas, et permettez-moi de dire ici que je n'aime pas le mot cristallisation mais il évite comme dit Stendhal une longue phrase explicative, je l'emploie donc. Je disais, nous disions oui. [Rayé: l'amour commence] la cristallisation commence, si "l'objet a toutes les perfections" nous nous y laissons aller et nous arrivons à l'amour. C'est-à-dire que nous aimons, l'essentiel c'est d'aimer et non pas de pratiquer la chose que M. Alexandre Dumas fils appelle amour.
Si l'objet n'a pas toutes les perfections, si nous lui découvrons un défaut, des défauts, soit une laideur, soit un ridicule, soit un manque d'esprit, la chose s'arrête à mi-chemin. Je [Mot noirci: crois] aussi que l'on peut l'arrêter à volonté.
Il y avait commencement de cristallisation pour Cassagnac, je le raisonne, l'examine, c'est un tribun tapageur, l'Europe en parle, les femmes en sont folles, il est reçu par le Faubourg Saint-Germain. Je m'accorde la permission de l'aimer. La cristallisation continue et j'y arrive. Si je lui avais découvert alors quelque déchet aux yeux du monde, la cristallisation cesserait. Autre exemple, supposez que je sois préoccupée, et je le suis un peu je ne sais au juste pourquoi, de Bastien-Lepage.
Mais comme je ne puis me donner licence de m'emballer dans cette voie, la cristallisation ne se fera pas et point d'amour.
C'est un homme de talent, mais aux yeux de tous ce n'est qu'un "peintre de grand talent". Mes vanités seraient blessées.
Alors dites-vous, ce n'est pas du vrai amour. C'est possible. Je vous raconte comment je suis et il y en a probablement d'autres comme moi. Supposez que le même peintre soit non seulement reconnu comme le plus grand des artistes, cela ne suffirait pas mais qu'il devienne un artiste-dieu comme feu Wagner et avec pas plus que ce que j'ai dans le coeur à présent, je me fais forte d'éprouver l'amour-passion le plus complet et le plus fou.
Il n'y aura plus d'obstacles, de défauts, l'objet aura toutes les perfections et la cristallisation se fera.
Maintenant je vais noter toutes les impressions relatives à ce sentiment. La vue d'un chapeau qui ressemmble à celui de l'objet arrête les battements du coeur, dit Stendhal. Il rougissait en outre en entendant le coin de la porte près de laquelle habitait l'amie de sa bien-aimée.
Moi à quatorze ans, je rougissais en prononçant ou entendant prononcer le mot duc à cause du duc de Hamilton.
Depuis je n'ai pas retrouvé cette sensibilité si violente. Lorsque je lisais mes leçons d'anglais ou il était souvent question des ducs historiques c'était un supplice, j'étais tremblante comme une coupable. Je n'ai pas retrouvé cela depuis, à ce degré; il m'est arrivé de prononcer avec plaisir le nom des personnes ou des objets proches de l'Objet de mes rêves du moment; sourire, rougir très peu et voilà tout.
L'amour-propre ou la vanité me donnent encore des émotions de la dernière violence.
J'attends une visite ou un salut avec des battements de coeur et de la vraie fièvre, et cela des gens auprès desquels le coeur n'a rien à voir, des femmes quelquefois. Ce même Jules m'a plongée dans des agitations immenses. Viendra-t-il, ne viendra-t-il pas, ira-t-il parcourir l'exposition avec nous ? J'avais fait des frais et je désirais rembourser ma vanité. Ce sont ces sentiments qui ont fait que je pense [Mot noirci: encore] à cet artiste. Et puis son frère bénéficie de cette préoccupation, il m'a paru qu'il était amoureux de moi.
quel homme de goût ! Ce sentiment de la part d'un autre subalterne ne me préoccuperait peut-être pas tant, mais c'est le frère de l'autre et ça change les choses. Puis il me semble qu'il se détache, ça me vexe et me voilà très occupée de cela et agitée et en observation devant sa manière d'être. Ça tient-il ? Est-ce passé ?
Dans ces moments-là la vue d'un chapeau pareil à celui de l'infime architecte peut me causer de vifs battements de coeur, parole d'honneur. Donc il ne faut pas se fier à ces choses.
Puis je sors avec la maréchale, il me semble tout à coup qu'elle n'est pas aussi gracieuse que d'ordinaire et voilà les battements de mon coeur fort compromis, je cherche la cause, m'imagine mille chose et perds la tête. Puis... Dès qu'on a l'espoir de plaire à un homme quel qu'il soit, cet homme sort immédiatement de la foule. Puis on s'en fiche bien entendu...
Voilà Carrier-Belleuse. Il a été charmé par ma ravissante personne, il a peut-être cru qu'étrangère originale, artiste, il y avait de l'espoir... Et une fois éclairé sur ma personne il s'est détaché. Il m'a préoccupé et jusqu'à présent il est toujours un peu plus que les autres. Enfin voilà comment je suis moi, il doit y en avoir d'autres !
Mais me voilà très attentive pour la cristallisation... Si j'étais mariée avec Saint-Amand ça permetterait d'être moins entière et de se contenter de cristallisations partielles. Je pourrais il me semble... Mais la plume rend si positives toutes ces divagations que je m'arrête.
Mardi 17 juillet 1883
Toujours préoccupée des cristallisations, sans objet, hélas.
Et de la sculpture. La peinture va un petit peu mieux.
Oh ! avoir du talent !! Effacer cette misérable mention ! Exposer les gamins, les Saintes femmes dans un cadre tout noir et au bas le texte: ... Et ayant roulé une grande pierre à l'ouverture du sépulcre il s'en alla. Or Marie-Magdeleine et l'autre Marie étaient demeurées là en face du sépulcre.
Et une statue. Nausicca ou Ariadne, les esquisses sont tout arrêtées.
Ariadne fera blaguer, on dira que c'est moi, abandonnée par qui ? Et Nausicaa. J'aime les deux.
Trois choses. Deux tableaux et une statue. Je le désire tellement que je crains les plus affreux malheurs.
Stendhal dit que l'amour vit d'espérance et de craintes des plus affreux malheurs. Eh bien c'est de l'amour alors ? L'équivalent. Ah ! il faut que l'objet soit irréprochable pour inspirer de tels sentiments.
Voyons, est-ce que je ne vais pas devenir amoureuse ? Et de qui ? Le moins impossible paraîtrait encore le peintre qui me déteste, mais pas même. Un inconnu ? Mais je lui trouverai des défauts. Non.
L'amour ne peut pas m'absorber entièrement, ce sera un accessoire, le couronnement de l'édifice; un superflu aimable. Enfin nous verrons bien.
Si j'étais mariée avec le baron cela arrangerait bien des choses... Car alors l'amour ne serait pas un engagement éternel, je serais moins difficile puisque je pourrais changer... Le moins possible.
Ah ! ce serait une existence bien agréable... Mais ça ne se fera pas, les choses combinées d'avance ratent presque toujours.
On siffle (il y a un porte-voix de l'antichambre à l'atelier) et je vais demander ce que c'est avec un léger battement de coeur, car cela pourrait bien être l'architecte qui doit être revenu. C'est Dusautoy.
Un battement de coeur pour le frère de Bastien ? Mais oui, je vous ai expliqué cela. Ne suis-je pas quelquefois restée une heure entière à attendre Julian et Tony, et très agitée je vous prie de le croire. Et c'est encore comme ça et quand on sonne mon coeur palpite. Mais ce sont vraiment des inepties, ces battements de coeur n'ont rien à voir avec ceux de Stendhal. Alors expliquez-les ? Pourquoi ? Ce sont des amis avec lesquels j'aime bien passer une soirée, qui m'amusent, devant lesquels je crois briller. Et l'architecte surtout parce que je me figure qu'il m'adore. Voilà. J'embête mes lecteurs mais je note mes impressions.
Si je rate ma Célébrité ce sera idiot.