Deník Marie Bashkirtseff

Des comptes à régler avec moi. Besoin de se replonger dans le sein de n'importe quoi, c'est-à-dire non. Me recueillir. Ecrire des lettres en Russie. Paul et sa femme se conduisant comme des cochons avec maman et j'écris à Paul cinq pages d'injures parfaitement méritées. Je suis si révoltée de l'ingratitude de Paul et de son ignoble femme que je tremble en lui écrivant. Sale individu, va ! Donc l'après-midi va être consacrée à me rendre compte des riens qui...ne m'occupent pas. Le vide. Le Vide. Et dans ce vide les futilités prennent des proportions bêtes. Serais-je romanesque ? Dans le sens ridicule du mot ? Ou bien serais-je vraiment au-dessus du commun car mes sentiments ne s'accordent, qu'avec ce qu'il y a de plus élevé et de plus pur dans la littérature, et Balzac avoue que les écrivains s'en parent comme d'un fard ? Alors ??? Enfin... Et l'Amour ? Qu'est-ce que c'est ? Je ne l'ai jamais éprouvé car ces entraînements passagers, vaniteux, ne comptent pas. J'ai préféré des gens parce qu'il faut un objet à mon imagination, ils étaient donc préférés parce que c'était un besoin de ma "grande âme" et non pas parce qu'ils s'imposaient. Voilà toute la différence. Elle est énorme. Exemple: J'ai besoin d'un chapeau et je vais en chercher un. Ou bien je passe et deviens folle d'une coiffure et veux l'avoir à tout prix... Pour ce qui est de l'Amour physique je serais très curieuse de le connaître et je crois même que cela doit contribuer à établir l'equilibre d'une existence. Mais- Mme Presseq répond à un mot de politesse de moi, par un billet qui se termine ainsi: "et je vous asure que nulle au monde n'a pour vous plus de sympathie que votre bien dévouée etc." Ça signifie qu'elle croit à une infortune commune. Elle me croit victime de son grand Paul. C'est encore assez bête, depuis quelques jours il fait beaucoup parler de lui, un incident ultra-tapageur à la Chambre et des articles où il se convertit à un pis-aller orléaniste. C'est absurde et ne m'empoigne pas du tout. Et cette folle Presseq qui me croit probablement remuée par ce tapage qui me laisse aussi froide que la plaque de la cheminée ou se couche Coco pendant les grandes chaleurs. Sans transition passons à l'Art. Je ne vois pas ou je vais en peinture. Je suis Bastien-Lepage et c'est déplorable. On reste toujours en arrière. On n'est jamais grand tant qu'on n'a pas découvert une voie nouvelle, sa propre nature, le moyen de rendre des impressions particulières. Mon art n'existe pas. Je l'entrevois un peu dans les Saintes femmes... et encore ? En sculpture c'est différent. Mais en peinture... J'imite Bastien-Lepage et c'est une si grande honte que je deviens rouge quand j'y pense. Dans les Saintes femmes je n'imite personne et je crois à un grand effet car je veux mettre une grande sincérité dans l'exécution matérielle et puis toute l'émotion que j'éprouve à ce sujet. Et comme avec cela je ne ferai pas de fautes de dessin, ni d'arrangement, ni de costume... Car les peintres émus ne savent généralement pas dessiner et habillent les madones en Louis XV ou en 1883. Les gamins font penser à Bastien-Lepage bien que j'ai pris le sujet dans le rue et que c'est un sujet très commun, très vrai, très journalier. Et... Du reste ce peintre me cause toujours je ne sais quel malaise. Les journaux ont fait que nous sommes en défiance et puis j'ai tellement dit mon admiration pour lui qu'il se croit un peu mon souverain et je bous à l'idée qu'il croit que je l'imite servilement et ne vois pas au delà. Et il a des raisons pour le croire hélas. En outre je sens qu'il a de l'antipathie pour moi, je me sens vis-à-vis de lui comme un être vil vis-à-vis de celui qui aurait pénétré sa vilenie. C'est que je sens qu'il ne m'aime pas. Et ces choses-là m'affligent venant de n'importe qui. Mais je prends dès cet instant la résolution de ne plus du tout m'en occuper, en paroles surtout, et je dirai même partout que nous connaissons surtout le frère. C'est égal, il ne croira pas, encore hier son frère entre et devant lui sur le piano s'étale la photographie de l'Amour au village, une charge d'atelier que Jules m'a envoyée. Deux jeunes gens ont posé et entourés de salade. C'est assez drôle. Il pénétré jusqu'au fond pour saluer la maréchale et se heurte contre la photographie du portrait de Sarah Bernhardt. Encore un peu et il découvrait la brochure anglaise avec la biographie et le portrait de son frère. J'aurai fort à faire pour qu'on croit que c'est passé. Je viens d'avoir la visite de M. Carriès, le fameux scultpeur de l'autre jour. Il n'apportait pas ses bustes, j'étais seule mais je l'ai reçu parce qu'il demeure très loin et c'est une dépense de fiacre... Et puis dans l'atelier. J'ai là justement mes cinq esquisses en terre, il en reste très étonné. Vous êtes née pour faire de la sculpture. Il regarde tout avec une naïveté très grande disant tout haut ce qui lui plaît ou ce qui lui déplaît. Ce qui lui plaît domine, son admiration et son étonnement ont un air si sincère que je suis très contente. Cela nous met tellement à l'aise que le plus naturellement du monde je lui joue de la mandoline, il m'avait entendue jouer en arrivant et m'a demandé quel était l'instrument. Cette visite m'épanouit ! Un compliment sincère vaut quarante-neuf mille admirations de société. L'architecte assure, affirme, jure que son frère a mes capacités en très haute estime. Ce n'est pas possible ou bien c'est de l'indulgence... Je me crois tantôt un génie et tantôt un rien. C'est-à-dire que je crois que je vais avoir du talent mais je suis désespérée du résultat actuel.. Les Engelhardt et Mme Bogdanoff à dîner. Hier c'était Bojidar et Dusautoy. Toujours à peu près la même chose. L'article du "Nouveau Temps" est réimprimé dans tous les journaux russes et voilà un grand retentissement. La maréchale a dit qu'elle me ferait amener Wolff par Francesqui !