Dimanche 6 mai 1883

J’aurais bien envie d’inviter Bastien pour mercredi mais je n’ose pas. Toute la journée est employée à ébaucher les Saintes femmes. Il paraît que Bastien fait ainsi. Il ébauche d’abord sans modèle... C’est ce que j’ai fait. C’est de la grandeur définitive, par conséquent on se rend très bien compte. Tony m’a prêté une vraie robe de Bethléem et Irma est là, non pour poser sérieusement... mais pour des renseignements. Ce n’est pas bien grand 3 mètres 26 de long sur 2 mètres 50 de haut. Ça pourrait être si beau. Mais si...
Princesse, Alexis, le pope à dîner. On fait un tapage énorme de la grande toile du jeune Rochegrosse. On arrache à Andromaque son fils Astyanax pour le précipiter du haut des remparts. C’est de l’antique original et moderne. Il ne suit personne et ne s’inspire de personne. La couleur et la peinture sont d’une vigueur sans pareille. Il n’y a personne à l’heure qu’il est qui pourriat faire cela. Ajouter à cela qu’il est le beau-fils de M. Théodore de Bainville, voilà pour la presse. Enfin, nonobstant ce détail c’est un tempérament prodigieux. Il n’a que vingt-quate ans et c’est sa deuxième exposition. Voilà comment il faudrait être, composition, dessin, couleur, tout est d’une fougue incomparable.
C’est bien le talent de son nom. Ecoutez: Rochegrosse, Georges Rochegrosse. C’est un roulement de tonnerre.
Et puis l’idyllique Bastien-Lepage, Georges Rochegrosse débute comme un torrent, il est possible que plus tard son talent prendra une forme plus resserrée et qu’il recherchera la quintescence sentimentale, la psychologie, comme Bastien-Lepage.
Et moi ?... Que dit mon nom Marie Bashkirtseff... J’en changerai car il sonne comme quelque chose de bizarre, de tourmenté, non qu’il ne promette un certain éclat, il y a même une certaine allure, de la fierté, du bruit mais c’est saccadé et tracassé.
Tony Robert-Fleury... N’est-ce pas froid comme une épitaphe.
Et Bonnat ? C’est correct, c’est vigoureux, mais court et sans éclat. Manet sonne comme un être incomplet, un élève qui promet beaucoup à cinquante ans.
Breslau est sonore, calme, puissant. Saint Marceaux c’est comme Bashkirtseff, très nerveux mais moins tourmenté.
Henner, est mystérieux et calme et fait avec je ne sais quoi de gracieux comme l’antique.
Carolus Duran est un déguisement. Dagnan est subtil, enveloppé, fin, doux et fort, mais sans beaucoup d’au delà. Sargent me fait penser à sa peinture, du faux Vélasquez, du faux Carolus, mieux que Carolus, moins que Vélasquez et tout de même bien.