Lundi 1er janvier 1883

Gambetta malade, ou blessé, depuis plusieurs jours, vient de mourir.
Je ne peux pas dire l’étrange effet produit par cette mort. Il est impossible d’y croire. Cet homme faisait tellement partie de la vie du pays entier que l’on ne s’imagine rien sans lui. Triomphes, défaites, caricatures, accusations, louanges, blagues rien ne se tenait debout sans lui.
Peut-être... Les journaux parlent de sa chute, il n’est jamais tombé. Son ministère ! Est-ce qu’on peut juger un ministère de six semaines. Quelle plaisanterie et quelle mauvaise foi ! On demande à un homme d’être fully en quarante jours avec la menace perpétuelle d’être renversé pour une question de soupières en caoutchouc à double détente.
Mais je suis loin de cette agitation, isolée et abrutie par cette ignoble peinture...
Mort avec sept médecins et quels intérêts autour de lui, quels désirs de le sauver ! A quoi bon se soigner, se tourmenter, souffrir. La mort m’épouvante à présent comme si je la voyais.
Oui, il me semble que cela va venir... Bientôt. Ah ! qu’on se sent petit ! Et à quoi bon ? Pourquoi ? Il doit y avoir quelque chose au delà, cette existence passagère n’est pas assez, n’est pas en proportion avec nos pensées et nos aspirations. Il y a l’au delà, sans quoi cette vie ne s’explique pas et Dieu semble absurde.
La vie future... Il y a des moments où on l’entrevoit sans la comprendre et l’on est épouvanté.
Triste jour de l’an avec la princesse, Alexis et Dusautoy triste à mourir et qui joue l’incomparable « Marche funèbre » de Chopin. L’autre jour je suis tombée dans l’escalier, ce matin j’ai failli tomber près de mon bain, on dit que cela présage la fin... Alors les tireuses de cartes auraient menti... Possible.
Quelle misérable, quelle misérable, quelle misérable existence.
Je suis si calomniée par dessus le marché. Et comment cela se fait-il ? Ah ! je ne croirai jamais ce qu’on me dira des autres. Le monde est infâme.
Et ce qui est atroce c’est que tout ce qu’on voudra inventer sur moi paraîtra toujours possible et croyable... J’aurai beau faire... Et je ne sais comment cela se fait. Il y a une masse de gens qui s’occupent de moi et comme cela se trouve toujours renchérissent et inventent pour rendre leurs conversations plus intéressantes... Oh ! quelquefois je fais cela moi-même en parlant des autres... Rarement et à présent plus jamais. J’ai fait un rêve que je ne me rappelle pas mais qui m’a laissé une impression de vide, de néant, de froid.
J’ai écrit à Etincelle pour lui dire que cette année je ferais volontiers le portrait de sa fille, l’année dernière je suis partie pour Nice comme je devais le faire et elle me répond par la plus aimable et la plus sympathique des lettres qu’elle m’enverra Mimie le 3 janvier. Si je le faisais bien et un tableau avec ma fortune serait faite. Breslau fait le portrait de Mlle de Rodays, la fille de l’administrateur du « Figaro ». Etincelle étant la chroniqueuse du « Figaro », on aurait d’abord la réclame mondaine et ensuite elle le ferait voir à Wolff.

Poznámky

Léon Gambetta (1838–1882), the republican leader of the national defence in 1870–71, President of the Chamber and in 1881–82 head of government. He died at Ville-d'Avray on 31 December 1882, aged forty-four; a revolver wound to his hand in November had kept him in bed, and he died of an intestinal illness. ↩
His ministry: Gambetta's «Grand Ministère» was formed on 14 November 1881 and fell on 26 January 1882, defeated over his proposal to revise the constitution. ↩
Chopin's Funeral March: the third movement of his Piano Sonata No. 2 in B-flat minor, Op. 35. ↩
Étincelle: the pen name of Marie Biard de Peyronny, society columnist of Le Figaro (see 19 March 1881). ↩
Albert Wolff (1835–1891): the powerful art critic of Le Figaro. ↩