Vendredi 24 novembre 1882

Je sors du Théâtre français, la 2ème du « Roi s’amuse ». Ce n’est pas bien joué, c’est même étonnant que ce soit si mal joué dans un tel théâtre. Got-Triboulet n’est pas tragique, ni drôle, ni méchant. Au premier acte ses plaisanteries tombent à plat C’est que ce n’est pas la faute de l’acteur. Et je dis que si... Les mêmes plaisanteries sont drôles à la lecture et à la troisième aussi bien qu’à la première, enfin pas drôles, drôles, mais assez. Et je crois que Coquelin aurait été un Triboulet parfait. Et dans le second acte, cette exclamation: Ah ! la malédiction, ce devrait être d’un effet saisissant, profond; comme quelque chose de fatal, de superstitieux; cette punition pour les railleries à Saint Vallier et l’effet de la malédiction du père. Got le chante comme dans les théâtres de drames inférieurs. Et cette terrible et poignante explosion: Je veux ma fille ! sentez-vous tout ce qu’il doit y avoir là d’excédé, de désespéré, d’effrayant. Cet homme qui après avoir tâché de grimacer et de rire éclate dans ce formidable: Je veux ma fille !!
On devrait dans ce cri suprême entendre déjà les sanglots qui vont éclater tout à l’heure... Tout le monde doit comprendre ça, chacun a dans sa vie été plus ou moins à même de pousser une exclamation contenant toutes ces choses, souvent même pour des causes futiles.
Et là c’est un bouffon, un être déshérité, infirme, moins qu’un homme, un malheureux.
Got demande sa fille comme on demanderait un bock. Mais ou vais-je mon Dieu et à quoi bon cette critique. Nous étions avec les Gavini qui trouvent naturel qu’on les emmène à toutes les premières et que la moité de nous reste à la maison. Ces gens-là m’embêtent, Monsieur prend ses jugements au « Figaro » et les impose avec un aplomb !! Et leurs fourrures sentaient le camphre !!
Et ils s’imaginent qu’on va les mener à la première de Sarah et aux « Mères ennemies ». Ah ! non, ces gens peu délicats me gênent comme si c’était ma faute.

Poznámky

Got: Edmond Got (1822–1901), leading actor of the Comédie-Française, celebrated in comic roles. ↩
Coquelin: Benoît-Constant Coquelin (1841–1909), known as Coquelin aîné, the great comic actor of his generation and later the first Cyrano de Bergerac (1897). ↩
Saint-Vallier: in Hugo's play, the old Comte de Saint-Vallier, whose daughter Diane de Poitiers has been seduced by King François I; his curse on the jester Triboulet, who mocks him, sets the tragedy in motion. ↩
A bock: a glass of beer, the usual order at a Paris café. ↩
Les Mères ennemies: a drama by Catulle Mendès (1882). «La première de Sarah»: Sarah Bernhardt's next first night. ↩