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Vendredi 13 janvier 1882 - 1er janvier
Je ne suis pas très contente bien que tout se soit passé selon les prévisions. J’aurais voulu un monde plus châtié, j’aurais voulu que cela fut autre chose qu’une jolie soirée donnée par de braves russes qui connaissaient à peine la moitié de leurs invités. De là une certaine gêne, les autres fois ce sera déjà mieux... Et puis moi j’aurais voulu notre ambassadeurAu lieu de cela... Les deux Coquelin ont été superbes et le salon présentait un coup d’œil charmant, une quantité de jolies femmes, d’abord le ravissant trio Mmes de Reverseaux, fille de Janvier de la Motte, Thouvenel et de Jolly. La comtesse Kessler, presque toutes belles du reste... Et somme toute comme dit Tony, qui n’est pas plus venu que Julian, des invités convenables. La mère Gavini était ravie, elle avait invité ses amis et a fini par danser, parole d’honneur et même valser avec le comte Plater.
Quant au père Gavini il nous poursuivait Gabriel et moi et je parie qu’il croit que ça peut se faire et qu’il conseillera au père Géry d’y pousser. Le père Géry m’adore, quant au fils nous nous quittons fort peu, juste assez pour que ce soit convenable. Il y a eu dîner d’abord. Comte Jurowski beau-frère de l’innocente Isabelle, les Gavini, les Géry, Morgan, Saint Amand, la princesse et Bojidar. En tout seize personnes.
On a été très aimable avec les Coquelin, ils ne se plaindront pas de notre bourgeoisie. J’ai donné le bras à l’aîné pour aller au buffet, nous sommes artistes n’est-ce pas ?
Dina, Paul, je ne sais qui quoi, on ne savait plus qui allait conduire. Bojidar est parti mecontent. Enfin il y a eu un moment de désarroi qui m’a jetée dans un froid bien désagréable et je suis allée m’asseoir avec Gabriel sur le divan de l’atelier encore embelli par les étoffes rapportées d’Espagne, et éclairé par des bougies roses et une lampe qui jetait là un demi-jour charmant. Eh bien cet abominable Gavini est encore venu nous trouver là, je sais bien qu’il va être convaincu que Gabriel est mon choix. Moi je m’occupe de Coquelin et je crois que j’arrive à établir un certain courant sympathique.
Ah ! Et puis comme artiste, le frère de Bastien encore absent. Le frère c’est toujours ça et jeudi nous allons chez le vrai avec la Cartwright et Georges Bertrand... L’année dernière il a fait un admirable, un émouvant tableau intitulé « Le drapeau ». Je l’ai apprécié dans ma chronique et il m’a envoyé quelques mots très aimables. Je lui ai envoyé une invitation « de la part de P. Orell ». C’est Pollack qui me le présente. C’est amusant, il me fait de grands compliments car bien que je les eusse cachées Dina a montré certaines études à qui de droit. Carrier-Belleuse fondait sous mes yeux et en me regardant vers la fin il était tout ramolli et sentimental en insistant sur la cruauté de la devise Gloriae Cupiditas.
Voilà un garçon capable de devenir très amoureux, il l’est peut-être déjà mais ça passera, il voit bien que Gloriae Cupiditas et rien d’autre.
On a soupé à trois heures, Gabriel à ma droite, Wodzinski, Villevieille. Il restait encore près de soixante personnes. Nini était charmante, jolie, des épaules magnifiques, une très belle robe ainsi que Dina, maman et ma tante.
Je portais une robe faite par Doucet et moi de compagnie, la reproduction presque fidèle de la Cruche cassée de Greuze1. Des cheveux qui s’envolent tordus en un petit chignon assez haut sur la nuque. Un grand cordon de roses du Bengale allant se perdre dans la jupe en s’effeuillant. Jupe toute plissée et courte en mousseline de soie. Corsage de satin merveilleux, lacé devant, très large, faisant des plis sur la taille, sans pointe, fichu noué de travers. Seconde jupe de mouseline doublée de satin, ouverte devant et retroussée en revers formant paniers, dont l’un rempli de roses, cette seconde jupe faisant une petite traine brodée de roses intérieurement. J’avais une mine charmante et le sous-Potain odieux qui se promenait comme une ombre et m’attrapait pour que je ne danse pas.
Vers la fin je suis amoureuse de Gabriel. Lui, Melissano, Alexis, d’autres restent la jusqu’a cinq heures. Je m’endors en pensant fortement à ce flirt biennal, car nous ne nous voyons guère que deux fois l’an et ce soir après souper et peut-être même avant, pendant le lever lever puis précédé du Cotillon... je ne sais quoi... Comme en passant par Berlin, de vraies pensées de jeune fille... me jeter dans les bras... c’est-à-dire me marier... ne voyant là que la liberté de s’en aller tous seuls n’importe où. Vous voyez ça d’ici. Nous nous sommes fait vingt fois des déclarations pour rire et ce soir je lui dis ce que j’en pense; parfait, bien élevé, charmant, petit diplomate, mais nul, vide, creux, rien là. En riant toujours. Et malgré cela une envie de m’en aller avec lui, toutes les considérations de fortune, de maison disparues devant ce caprice d’enfant.
Mais ces choses-là ne durent pas chez moi, ce matin cela paraît lointain et bête et même désagréable... Et hier, pendant une minute, sérieux tous les deux, il prit ma main et la baisa d’un air sincère... Et avec le jour ravissant de l’atelier: Ma main était nue, j’eus un instant de trouble juvénile qui a du donner une teinte enfantine en cascades de mes conversations habituelles avec cet archange de vingt-sept ans comme lorsque dans « le monde où l’on s’ennuie du “Pailleron” illisible folle se voir petite fille après les paroles de Royer, d’Arthur, je ne sais plus au juste.
Maman est si maladroite toujours, elle a été chez Saint Amand pour le charger de distribuer des invitations à ses amis... Cela se fait mais pas ainsi... Ce sont tant de choses qui me froissent, j’en suis restée assombrie pendant trois jours.
Coquelin cadet est venu chercher son manuscrit. Il est irrésistiblement comique.
Melissano à dîner.
Poznámky
Greuze's La Cruche cassée (The Broken Pitcher, Louvre): a young girl holding a broken jug, a traditional emblem of lost innocence. ↩