Mercredi 11 janvier 1882

Hier j’étais gaie à danser ! Avec Bojidar, Melissano, moi, Dina.
Nous donnons une soirée demain, veille du jour de l’an, il y a huit jours que cela est en train, on a envoyé près de deux cent cinquante invitations car on a demandé beaucoup par les Gavini et d’autres et Mme de Peronney qui est venue avant-hier. Comme personne ne reçoit encore c’est un évènement et je crois bien que nous aurons du monde très chic, bref sauf deux ou trois dames bonapartistes un peu trop lancées ce sera très bien. Etincelle fait un mot dans son carnet du « Figaro » en l’accompagnant d’un dithyrambe en l’honneur de Mlle Marie, jolie peintre etc. etc. Du reste elle est charmante, elle n’aurait rien écrit que je lui trouverais encore la plus charmante des laideurs, elle est plus séduisante que cinquante jolies femmes, et puis marquée de ce... je ne sais quoi de parisien des personnalités connues, remarquez bien ce que je dis car c’est très insaisissable. Vous, les gens en vue, célèbres, qu’ils soient femmes, hommes, vieux ou jeunes ils ont tous une certaine note dans la voix, un certain air qui est le même chez tous et que j’appellerais l’air de famille de la notoriété.
Mon père est flatté et ravi, jusqu’à présent il n’a épaté que les oies de Poltava, il est introduit par pauvres nous dans la vraie société élégante. Lundi maman l’a présenté à la reine... En somme comme mise en scène il fait très bien pour nous, mais ça n’empêche pas que c’est grâce à nous qu’il va avoir les joies d’un succès parisien obtenu par sa famille... Avec Etincelle et son Carnet qui est lu par tout ce qu’il y a de civilisé en Europe et à Poltava.
De tous côtés arrivent des cartes ou des lettres très gracieuses. La Bailleul m’a proposé d’inviter Bastien-Lepage, je lui ai sauté au cou, elle en a parlé à Mrs Cartwright car c’est par elle qu’elle le connaît et Mme Cartwright qu’on a invitée et qui dit partout qu’elle m’adore écrit quatre pages de gracieusetees et et se met entièrement à ma disposition pour tous les Bastien-Lepage que je voudrai et nous invite à dîner avec Munkaczy... l’enfer je tiens ma porte artistique... la fille dit-elle va à un bal pour la première fois et elle est heureuse que ce soit dans une maison qui lui est si entièrement sympathique... etc. Mme Cartwright est une Américaine très belle, très riche, et qui reçoit beaucoup d’artistes. Société mêlée. Elle protège beaucoup Breslau qui a fait toutes ses amitiés artistiques chez elle.
Il y aura les deux Coquelin. Coquelin aîné, l’ami de Léon est venu hier à cinq heures voir les salons et s’entendre sur le choix des pièces. Gavini était là, il est assommant ce Corse avec ses airs connaisseurs, encore un peu il donnait des conseils à Coquelin qui est très agréable soit dit en passant, bon garçon, cause bien et ne VOUS fait éprouver pas un seul instant cet embarras que bien des gens ressentent en face d’un étranger qui est quelqu’un.
Le portrait est fini, ce n’est pas encore ça !! Ce n’est même pas ce que je puis faire... C’est moins ! C’est si difficile ! Elle est d’une couleur... ravissante, fraîche sans crudité, veloutée, jeune.
Je voudrais voir peindre Bastien-Lepage.
Et ma famille qui montre mes peintures !.. Je sais bien que la plupart n’y comprend rien mais mon humilité est telle dans le fond de mon cœur et en mon âme et conscience, je crois voir des juges inexorables partout, illisible un âne arrêté devant mon tableau prend à mes yeux les proportions d’un Michel-Ange et j’ai envie de lui demander pardon à genoux d’avoir si mal fait.

Poznámky

The Russian New Year: 1 January Old Style fell on 13 January 1882, so the party «tomorrow», 12 January, is on New Year's Eve. ↩