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Dimanche 18 décembre 1881
Du monde toute la journée. Gavini, de Maufras, M. et Mme Gaillard, Turquan.On admire mes études d’Espagne. Maufras se met à genoux devant, ferme un œil et regarde avec l’autre à travers un monocle à verre noir comme contre le soleil. Du reste c’est un fou. Il paraît qu’il se lève la nuit, met sa femme au piano et danse avec la bonne. Il a une fille de seize ans et ces deux pauvres femmes sont tout abruties par ses excentricités.
Alexis dîne avec nous et Julian qui arrive vers neuf heures le trouve en face de moi très en beauté. Vous savez qu’il croit qu’Alexis est amoureux de moi et que je flirte avec lui. Ça a peut-être été il y a longtemps et pendant quelques jours mais à présent le pauvre Alexis m’a prise à part et m’a exortée pendant une heure à me soigner, dans le tuyau de l’oreille, pour que ma famille ne soit pas inquiète... Comment, vous qui avez tout au monde, comment pouvez-vous compromettre une si belle existence par incurie, par imprudence, par folie ! etc. Puis baiser sur la main et serment d’amour fraternel.
Quant à Julian il me raconte que Breslau lui a apporté des esquisses et des croquis et qu’il y a là des choses vraiment remarquables. Il affirme et jure que bon peintre je la battrai facilement mais que ces dessins sont extraordinaires et que je suis folle de ne pas l’écouter, lui qui depuis trois ans me dit de composer n’importe quoi et comment, mais tous les jours; se souvenir des impressions, les fixer là et les dessiner ensuite.
Elle n’en faisait pas avant, et ce n’est que depuis deux ou trois ans qu’elle en fait, je me rappelle qu’elle disait toujours qu’elle ne sentait pas cela et qu’elle se forçait à développer cette corde ! Elle y est arrivée... C’est une volonté de fer. Cette fille là me domine de loin. Du reste la plupart de ses convictions lui ont été serinées par moi. Je lui ai mis le nez dans Bastien-Lepage et je crois que je lui fais aussi un certain effet.
Puis, elle a fait un grand tableau cet été (et moi ?) une pêcheuse au bord de la mer. Ce doit être très bien et bien dans le goût du jour. Je suis sûre que c’est très bien. Et moi rien.
O pauvre Cassagnac, tu ne m’as jamais si vivement piqué au cœur que tout cela. Je suis comme blessée, je sens presque la souffrance physique.
Puis après, des plaintes à Julian, un tête-à-tête ou il tâche de me consoler, c’est-à-dire de me donner du courage en m’exortant à faire tous les jours des esquisses de ce qui me frappe. Ce qui frappe ?...
Et que voulez-vous qu’on trouve dans le milieu banal où je vis. Breslau est pauvre c’est vrai mais elle vit dans une sphère éminemment artistique. Sa meilleure amie Maria est musicienne et de plus [Deux lignes noircies, illisible] quelque façon qu’on la regarde.
Schaeppi est originale quoique commune, [Mots noircis] encore une artiste. Plus un poète ridicule avec de longs cheveux et Sarah Purser, peintre et philosophe avec laquelle on a des discussions à perte de vue sur le Kantisme etc. etc. sur la vie, sur le moi et sur la mort qui font réfléchir et qui gravent dans l’esprit ce qu’on a lu ou entendu.
Et d’autres personnes que je ne connais pas depuis deux ans que nous sommes brouillées.
Et moi ? Ma famille, ignorante et bourgeoise ? Saint Amand toqué et répétant toujours les mêmes inepties mondaines ?
La Tchernitsky, folle de bois ?
Et puis ? C’est tout. Jusqu’au quartier qu’elle habite, les Ternes; et mon quartier à moi, si propre, si uniforme, où l’on ne voit ni une pauvresse, ni un arbre non-taillé, ni une rue tortueuse. Bref je me plains contre la fortune.
Non, mais je constate que l’aisance empêche le développement artistique et que le milieu dans lequel on vit est la moitié de l’homme.