Mardi 29 novembre 1881

Eh bien voilà quinze jours que ça dure et j’en ai encore au moins pour autant.
La petite Brisbane est venue me voir, Villevieille qui elle-même vient d’être malade. Et Amélie ! Julian est toujours très inquiet de mes nouvelles et l’autre soir elle est accourue lui faire son rapport le soir même au cours. Cette fille arrivera sans doute à ses fins. On n’a jamais eu une plus ingénieuse façon d’envelopper un homme de tous côtés.
Madame Nachet m’apporte un bouquet de violettes aujourd’hui, je la reçois comme tout le monde car malgré la fièvre qui ne me quitte pas depuis quinze jours et une congestion pulmonaire du côté gauche, alias pleurésie, et deux vésicatoires, je ne capitule pas, je suis levée et me comporte comme une personne naturelle. Seulement la quinine me rend sourde, l’autre nuit j’ai pensé mourir de terreur n’entendant plus ma montre. Et il faudra en prendre encore et toujours.
Du reste je me sens presque forte et si ce n’était que depuis quinze jours je ne puis rien avaler, je ne sentirais pas ma maladie.
C’est égal, mon travail, mon tableau, mon pauvre tableau. Nous sommes au 29 novembre. Je ne pourrai pas commencer avant fin décembre, en deux mois et demi jamais je n’aurai le temps. Quelle malchance et comme quand on est né malheureux il n’y a pas à lutter, voyez moi... La peinture semblait un refuge et voilà que je deviens sourde, d’où gêne affreuse avec les modèles, angoisses perpétuelles et impossibilité de faire des portraits à moins d’avouer et je n’ai pas encore ce courage. Puis cette maladie, impossible de travailler et obligée de rester enfermée un mois... Mais c’est par trop triste.
Dina ne me quitte pas, elle est si gentille.
Paul et sa femme sont arrivés hier. Les Gavini et Géry sont venus. Bojidar, Alexis. Et moi toujours entrain et me tirant des mauvais pas à force de courage et des blagues.
Les médecins sont le sujet des plaisanteries à présent. Potain ne pouvant toujours être là m’envoie un docteur qui viendra tous les jours. Charcot au travail déjà a envoyé un remplaçant mais tellement bête que je n’ai pu le souffrir et profitant de ma maladie je lui ai dit que je le déteste, qu’il m’ennuie, que c’est un vrai supplice de le voir etc. Naturellement je raconte tout cela à Potain et il me promet que le sien sera moins bête. Néanmoins ce brave homme avant d’entrer s’est adressé à ma tante en disant que M. Potain lui avait dit que je suis excessivement capricieuse et fantasque et qu’il voudrait bien savoir comment il faut m’aborder.
Et ça m’amuse ! Car je joue la folle et profite de cet état pour débiter des insanités.