Jeudi 6 octobre 1881

Hier ce M. Escobar est venu se mettant entièrement à notre disposition etc. etc. etc. Très laid, eh ! très laid.
Le soir il nous mène au théâtre, voiture, loge, tout très bien. Je suis fort jolie en mantille. Ce nom Escobar m’a trotté en tête il y a un ou deux ans je ne sais à quel propos, je ne savais ni qui ni quoi c’était et je me répétais toujours Escobar, je verrai Escobar: un homme célèbre; je ne sais quoi.
C’est drôle comme ce matin le petit Pollack vient me trouver au musée, nous parlons du théâtre d’hier et les mêmes paroles ont été déjà citées, je ne sais quand, enfin exactement il a dit telle chose dont j’ai pensé, telle autre, j’ai répondu tels mots et il a reparlé... Bref c’est tout à fait étrange, ou bien ça a déjà été exactement jusqu’au moindre mouvement de pensées ou bien j’ai rêvé cela exactement. Cela m’est déjà arrivée d’avoir vécu deux fois la même chose... Si encore c’était pour quelque chose de frappant mais non des bribes insignifiantes des rêves réalisés ou de souvenirs d’une autre vie...
J’ai copié la main de Vélasquez, bien modestement en noir et en mantille comme toutes les femmes ici mais on est venu beaucoup me regarder, un surtout, il paraît qu’à Madrid ils sont pis qu’en Italie; les promenades sous les fenêtres, guitare, on vous suit parlant partout et ça dure ! Des billets échangés dans les églises et les jeunes filles ont comme cela cinq ou six soupirants, on est extraordinairement galant pour les femmes sans qu’il y ait là rien de blessant car le demi-monde comme en France n’existe pas, ces femmes-là sont très méprisées, mais dans la [rue] on vous dit très bien que vous êtes jolie, qu’on vous adore, on vous demande de vous accompagner, sachant que vous êtes une dame en tout bien tout honneur.
Et vous voyez des hommes vous jeter leurs manteaux pour que vous passiez dessus; pour mon compte je touve ça ravissant quand je sors extrêmement simple mais chic, on me regarde, on s’arrête et je renais, c’est une existence nouvelle romanesque, teintée de chevalerie moyen-âge...
Malpropreté d’ignorance, non, c’est très charmant.
« Le Figaro » parle de mon chic à Biarritz, c’est la chronique envoyée par moi à Saint Amand dont voici la lettre et communiquée à Mme de Peyronney. Voici du reste la lettre de Saint Agathe et « Le carnet d’n moindain » dont certains passages entiers sont de votre servante. Je pense que vous démelerez les fioritures sont de la vicomtesse;
Pollack est venu à la promenade avec nous, nous l’avons gardé à dîner et jusqu’à dix heures nous avons causé art et fait de la musique. Il a vingt-deux ans et n’est pas très fort, l’autre jour il nous a fait voir des études, pas très fort, non il n’est pas très fort, mais il y a quelque chose, je crois qu’il pense et parle trop de peinture et n’en fait pas assez. Je vois bien que je l’épate, excusez le mot, il peint la situation, ça m’amuse et je suis épatante sans extravagance, pas comme avant, hélas...