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Vendredi 16 septembre 1881
Ayant fait nos adieux à Saint Amand et Bojidar, nous sommes parties jeudi matin, il fallait passer la nuit à Bayonne, nous avons préféré Bordeaux où Sarah donnait une représentation. Nous avons donc eu deux stalles de balcon pour cinquante francs et j’ai vu « La dame aux camélias ».1Malheureusement je n’entendais pas tout étant loin mais... et puis j’étais très fatiguée. Mais on a tant parlé de cette femme que je ne me rends pas compte de mes impressions. Il me semblait d’avance qu’elle n’allait rien faire comme personne et alors on est un peu surpris de la voir marcher, parler, s’asseoir. Je ne l’ai vue que quatre fois; une fois il y a six ans dans « Le sphynx », puis ces derniers temps dans « Le sphynx » encore, « Hernani2 » et « L’étrangère ». On prête une attention extraordinaire à ces moindres mouvements. Enfin je ne sais, je crois qu’elle est ravissante.
Ce qu’il y a de sûr c’est que Biarritz est joli-joli. La mer a été d’un ton enchanteur toute la journée. Des gris si fins !
Nous avons déjà eu une querelle avec maman et ma tante. Je comprends qu’on respecte une mère infirme, vieille, estropiée, qu’on l’accompagne partout et celui qui en serait honteux serait un être vil sans doute. Mais maman se porte assez bien, elle a quarante ans, elle a les moyens d’être mise convenablement et elle sort en vieille robe de soie noire, pantouffles usées, bas de coton blanc et chapeau aux plumes défrisées. Des gants troués aux doigts. Heureux voyage... C’était vraiment lamentable, une vieille tunique noire décousue d’un côté, (faite chez une petite couturière en soie très bon marché) sans chapeau, sans gants, elle sortait comme ça dans les gares.
Mettez à côté de cela moi qui ai l’air décidé et suis très élégante et voyez de quoi ça a l’air. Je suis forcée de faire une scène et de jurer que je ne sortirai pas tant qu’elle ne s’habillera pas ou bien que je mettrai toujours la plus vieille de mes robes. Ah ! qu’il est triste d’avoir des querelles pour des bêtises pareilles... et que voulez-vous que je fasse.
Poznámky
La Dame aux camélias (1852): play by Alexandre Dumas fils, one of Sarah Bernhardt's most celebrated roles. ↩
Le Sphinx (1874) by Octave Feuillet; Hernani (1830) by Victor Hugo; L'Étrangère (1876) by Dumas fils — all key works in Bernhardt's repertoire. ↩