Lundi 17 janvier 1881

Ayez la patience de lire le griffonnage de la Mouzay pour comprendre l’impatience que j’en ressens.
Ma tante l’a prévenue qu’elle déchirait ses lettres qui ne servent qu’à m’enrager, alors elle adresse à l’atelier. Il y a trois jours elle m’a écrit paraît-il mais ma tante a confisqué la missive.
Elle aussi écrit à mon père, à l’oncle Alexandre, à Mme Anitchkoff. C’est vertigineux.
Me voilà sous le coup d’une accusation de phtisie.
Et Dieu sait les romans que l’on va me prêter, c’est surtout cela qui m’ennuie.
“Elle ne va nulle part, passe sa vie à l’atelier et se meure de la poitrine”.
Les hommes en général adorent les racontars romanesques et on va broder sur moi !...
Ma tante jure ses grands Dieux qu’elle n’a jamais chargé la Mouzay de voir Potain. Du reste cette folle exagère au point que c’est fabuleux.
Et puis... tellement affectée et poseuse. Et toujours avec ces mots française, étrangère.
Ayant toujours l’air de dire que la France nous fait un bienfait en nous souffrant chez elle nous autres étrangers... pas plus que nous ne lui en faisons grand Dieu. C’est bête.
Enfin, parlons de choses agréables; j’ai été chez Tony lui montrer mon esquisse qu’il trouve très bien arrangée, il me donne de bons conseils, une foule d’encouragements et sa bénédiction pour commencer dès demain. Malgré que cela soit le mois de Cot, c’est lui qui viendra me voir.
— Vous n’avez jamais fait de tableau, dit-il.
— Jamais.
— Et vous ne savez pas un mot de perspective.
— Monsieur Ingres ne la savait pas non plus.
— Il mentait.
— C’était donc un farceur ?
— Absolument... vous allez vous trouver aux prises avec des difficultés énormes, observez bien et bon courage, bon courage.
Bon courage. J’en suis cousue de courage, parole d’honneur. J’en suis toute gaie et contente.