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Dimanche 9 janvier 1881
Ce soir on pend la crème ailleurs chez moi au 37. Une douzaine de camarades sont là réunies. (Les Zillardht, Amélie, Amixe, de Daillens, de Villevielle, Richards, Simonidès, Magdeleine etc..). Les professeurs manquent.L’atelier est tout tapissé d’étoffes diverses, de bout de fonds, de soies orientales et de peinture; deux grandes tapisseries ! En somme c’est gentil, beaucoup de raffraichissements, du punch. Bojidar qui m’aide depuis ce matin dix heures a tout arranger, est au buffet. De Daillens les appelle lui et Alexis mon attelage de poneys bien dressés. Ils sont gentils en effet. La princesse qui donne une pièce d’étoffe turque. Quand à Mme Nachet elle m’a envoyé ce matin un vase exquis, avec des roses émaillées en relief, avec une belle plante.
Je suis tout honteuse de recevoir un si joli cadeau pour ce portrait.
Potain refuse de me soigner vu que je ne suis pas ses ordonnances. Ah ! je voudrais bien partir, m’en aller en Italie, à Parme. Ah ! le ciel pur ! Ah ! la mer bleue. Ah ! les belles nuits calmes !...
L’idée seule de l’Italie me rend folle. C’est comme quelque chose... de très beau pour lequel on n’est pas préparé... Non, ce n’est pas cela... je ne sais pas m’expliquer... Cela semble comme un grand bonheur définitif vers lequel on ne voudrait aller que délivré de toute préoccupation, de tout ennui.
Quand je me dis: allons, je pense aussitôt, non pas encore, il faut encore lutter, travailler et puis après je ne sais quand le repos définitif, l’Italie... Je me demande ce qu’il y a là... Mais sur moi l’effet est prestigieux, magique, inconcevable des autres...
Oh oui partir, mais avec les tiraillements de la famille... pour que Potain, Charcot et tous les autres me disent de partir, il faut que je sois bien malade... Je sens que l’air chaud de là-bas me guérirait tout de suite. Mais c’est leur faute. Pourquoi maman ne revient-elle pas aussi ?
Ils disent que c’est un caprice de ma part. Soit, mais c’est comme ça et puisqu’ils m’aiment tant que ça... Enfin tout est fini. Encore un an peut-être. 1882 est la grande date, dans mes rêves d’enfant, c’est 1882 que je plaçais le point culminant... sans savoir quoi. Ce sera peut-être la mort.
Ce soir à l’atelier le squelette était déguisé en Louise Michel, avec une écharpe rouge, une cigarette, un couteau à palette pour poignard. Un squelette est dans moi aussi, nous finissons tous par là. Horrible néant !