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Samedi 29 novembre 1879
Ce bon Gavini m’envoie deux billets et nous y allons. J’aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux étant obligé de partir par le même train.
Ici on s’en va quand on veut et il n’y a pas l’amusante sortie de là-bas. Il y a du monde plus élégant qu’à Versailles... mais les loges sont un peu comme au théâtre toutes pareilles et celle du Président, dans laquelle nous sommes ne diffère en rien des autres.
On retrouve tout le monde aux mêmes places, Cassagnac est affaissé et éteint, Gambetta paraît maigri. Bescherelle court toujours. J’examine le magnifique Gobelin et les affreuses statues. Les trois secrétaires, Arène, Richtenberger et Arnaud. Ce dernier est très admiré et aussi il pose... quand il ne court et ne s’élance pas. On l’aperçoit à la tribune et l’on a à peine eu le temps de jeter un regard d’un autre côté qu’il a déjà disparu et qu’on le retrouve à l’autre bout de la salle ou dans les loges.
Puis il disparaît et on le revoit apportant un papier quelconque au Président, puis s’asseoir à son petit bureau placé derrière le fauteuil présidentiel, et puis sans qu’on sache comment il rentre par la porte de tout le monde et cause avec les secrétaires ou donne des poignées de main aux députés bonapartistes.
Il doit être parent des Hanlon-Lees (pour les lecteurs dans cinquante ans: célébrissimes acrobates). Mais parfois il daigne s’arrêter sur une des marches les plus élevées du trône gambettai [sic] et là redressant le torse, levant sa belle tête de médaille il regarde le public et le lorgne. Alors on peut admirer sa taille incomparablement souple, fine, gracieuse et vigoureuse.
Véritable tête de médaille par le dessin avec ses cheveux crépus et courts, dont la couleur noire va merveilleusement bien avec le ton uni et bronzé de sa figure dont on ferait une peinture splendide, aussi bien qu’un beau médaillon. Non, mais remarquez-vous que je ne taris pas d’éloges et que j’épuise tous les termes admiratifs ? Vraiment je crains presque de trouver ce garçon... trop bien. Je suis artiste avant tout.
Je lorgne Gambetta et Gambetta me lorgne si bien que vers la fin Antonin Proust et Jules Ferry, qui se trouvent près de lui me lorgnent aussi et on voit que tous les trois s’occupent de moi en robe de laine et chapeau noirs. Alors Gavini nous faisant signe de descendre je me lève, afin que les trois voient mieux ma taille, et perds de vue Joseph; je ne sais même pas s’il a vu ma taille.
Nous rentrons avec Gavini à pied, sa femme arrive en même temps et nous entrons ensemble; le salon est tout plein. Géry est le plus aimable des hommes. Mais Gabriel n’est pas là. Mercredi il entre en loge pour son concours de secrétaire d’ambassade. J’aime qu’il y ait beaucoup de monde parce qu’alors on le raconte, les Russes surtout, et on a la réputation de recevoir beaucoup et cela fait venir du monde.
Du reste on est très bien chez nous, il y a deux salons, ma bibliothèque, la salle à manger et l’on a du thé excellent et toutes sortes de bonnes choses à manger.