Mercredi 17 septembre 1879

Cassagnac est l’amant de la reine Isabelle... C’est un moyen pour lui d’en sortir sans cela le « Pays » claquerait et les ressources sont minces. Quel sale moral il a ce monsieur ! Je ne devrais pas croire à tant d’infamie et je n’y croirais pas si on me le disait mais j’y crois parce que je l’ai deviné moi-même. Oui, j’ai supposé cela en m’appuyant sur la réputation du chevalier. Mme Paul est à Vichy (foie et estomac) et M. Paul au château de la Reine. Si je juge d’après moi je n’y vois pas de mal car je ne peux jamais, moi, supposer une saleté; ce n’est qu’en me mettant au point de vue des autres que je comprends et soupçonne.
L’extérieur est adorable, la mise en scène superbe mais l’intérieur est un vomitif. Je ne demande pas mieux que de convenir que mes sentiments intimes me trompent, mais je crois bien que j’ai raison et je ne me suis imaginé tout cela que hier en retournant de théâtre.
Voilà un article du « Gaulois » qui va ébranler notre bonapartisme encore plus... je parle de ma famille qui crie encore que tous les républicains sont des paysans. Quand on leur dit République ! elles répondent: linge sale, ongles noirs, manger sans nappe, se moucher du doigt ! Du reste les dames ne peuvent pas discuter et surtout grâce à l’éducation qu’on ne leur donne pas elles sont d’une ignorance crasse, pas seulement ma famille, mais encore les 9/10 des dames en général.
C’est aujourd’hui un mercredi, jour favorable, un 17 date plutôt bonne, que je commence à me préparer à sculpter. Je suis allée m’informer des ateliers. Tony est venu hier à l’atelier, il n’y avait pas grand chose à corriger, il m’a donc donné de ses bons conseils en m’engageant à travailler le côté peintre qui me manque jusqu’à présent malgré les qualités de construction dessin, caractère, ressemblance, etc.
Eh oui ! Aussi vais-je faire de la sculpture au gaz au lieu de dessiner. Vous comprenez, je ne quitte pas la couleur puisque j’en fais tant qu’il fait jour et aussitôt le jour parti je sculpte: Est-ce convenu ? Oui, bien.
Je me suis promenée avec Amanda (la Suédoise forte) et elle m’a raconté sa visite à Tony (qui été très gentil pour moi hier) avec lequel elle a parlé de toutes les élèves et il lui a dit qu’Amélie pêcherait toujours par le dessin et la construction etc. en effet elle produit des toiles insensées, des têtes à fluxions, des yeux de travers, etc. etc.
Quant à Breslau il dit qu’elle n’a pas fait assez de progrès et Julian ajoute que son talent n’est que de l’application. Anna est très bien douée mais pas de travail et idées folles. Et moi: extrêmement bien douée et en même temps travailleuse appliquée sévère, progrès étonnamment rapides, dessin très bon, en un mot « un concert de louanges ». C’est donc vrai puisqu’ils le disent à des étrangers. C’était il y a quatre mois et moi qui me crois tombée depuis huit ou dix mois... Enfin, cela me donne du courage, je travaillerai mieux et encore plus.
J’ai envie pourtant d’aller à la campagne, une vraie campagne avec des arbres, des gazons, un parc comme doit être celui des Arnaud. Sont-ils heureux ces gens-là ! De la verdure comme à Schlangenbad ou même à Soden au lieu de ce sot et aride Dieppe !
Et on dit que je n’aime pas la campagne ! Je n’aime pas la campagne russe, les voisins, la maison etc. Mais j’adore les arbres et l’air pur au point que je désire passer quinze jours dans quelque coin bien vert et bien parfumé comme je désirerais aller à Rome...
Mais de Rome je n’en parle presque jamais même ici, le sujet m’exalte et je veux rester tranquille.
C’est en traversant le jardin des Tuileries que je fus prise de toutes ces tendances de villégiature. Que voulez-vous j’aime cela autant que je déteste les plages arides et venteuses... Mais aller passer quinze jours en Suisse avec ma famille, ce serait joliment ennuyeux... tracas, récriminations, tiraillements et tous les accessoires du bonheur domestique.