Mardi, 9 septembre 1879

Sans compter Julia Acard ! Et si on veut remonter tout à fait haut on trouvera que la maîtresse du duc de Hamilton se nommait Amélie Gioia.
Je suis mortellement triste, rien ne me réussit. Ce n’est pas la peine de vivre !
Arrive Blanc et nous nous mettons à rire. Quand coup de sonnette, Alexis, troisième coup est arrivé le vieux prince, alors je me sauve et cinq minutes après rentre au salon en m’annonçant moi-même: la citoyenne Gambetta ! Coiffure Directoire avec les deux rubans, perles au cou, grande robe de laine blanche, ceinture sous les seins. Je suis très belle ainsi et très entrain ce soir. Un teint éblouissant, des yeux qui pétillent, des mouvements de cou de conquérante... Dieu sait pourquoi... Puis vient Moraës avec son nez rouge. Moi je trône dans mon atelier littéraire, on m’admire, ce soir, je suis belle... et à quoi bon !
Robert-Fleury et Julian sont à la campagne. Cette semaine je finirai deux ou trois petits portraits et l’autre lundi, je recommence à aller à l’atelier.
Ah ! Atelier, non c’est trop bête.
J’aime le nom de Joseph. Hier j’ai cru pendant deux actes le voir dans l’entrée sombre des fauteuils, j’ai lorgné l’homme et ce n’est qu’au troisième acte que je me suis aperçue de l’erreur et ça encore parce que Hecht a dit que Joseph n’était pas venu... Ce faux Joseph était le comte de Brazza que j’ai connu chez de Lesseps et qui s’est cru obligé de faire une visite aujourd’hui à cause de l’attention dont je l’ai gratifiée. Il ressemble à Joseph mais en caricature.
Blanc me flatte tant. Selon lui il n’y en a pas beaucoup comme moi, il déniche les notes historiques que je prends à l’aide des anciens, les remarques que j’y ajoute, puis un certain cahier sur l’histoire Romaine et puis un travail sur les dynasties russes, jusqu’à une note crayonnée sur le mur dans un coin sombre, sur le premier démagogue Menesthée ! Et comme je suis au courant de tout et de la politique et des hommes du jour il m’en félicite avec sa rudesse marine. On dirait que le reste de l’univers est ignorant et bête, je parle des femmes; il s’étonne que je sache un peu d’histoire et de littérature. Il est vrai que je ne sais rien comme on sait à l’École, je lis et je retiens ce qui me frappe.
C’est égal tout en craignant la flatterie il me semble que l’ami du Défunt m’apprécie dans mes moindres détails. S’il y en avait une douzaine comme cela mon évangile prospérerait.
Mais nous ne connaissons personne.