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Samedi 21 juin 1879
Voilà près de trente six heures que je ne cesse presque de pleurer. Je me suis couchée exténuée hier. Nous avions deux Russes à dîner Obidine et Sévastianoff gentilhommes de la Chambre de l’Empereur et Tchoumakoff et Bojidar.Mais je n’étais bonne à rien.
Mon esprit sceptique et gouailleur était parti. Il m’est arrivée de perdre des parents et d’avoir d’autres chagrins mais je ne crois pas avoir jamais pleuré quelqu’un comme je pleure celui qui vient de mourir. Et c’est d’autant plus frappant qu’en somme cela ne devrait pas me toucher du tout, je devrais plutôt m’en réjouir. Hier à midi je quittais l’atelier lorsque Julian siffla la bonne qui mit l’oreille au tuyau et qui nous dit aussitôt passablement émue:
- Mesdames, M. Julian vous fait dire que le Prince impérial est mort.
Je vous assure que je poussai un vrai cri et m’assis sur le coffre à charbon. Et comme on parlait, tout le monde à la fois.
- Un peu de silence s’il vous plaît mesdames. C’est officiel, on vient de recevoir la dépêche. Il est tué par les Zoulous. C’est M. Julian qui me le dit.
On avait déjà fait courir ce bruit aussi lorsqu’on m’apporta « l’Estafette » avec ces mots en grosses lettres: Mort du Prince impérial. Je puis vous dire à quel point j’en fus saisie.
D’ailleurs à quel parti qu’on appartienne, que l’on soit Français ou étranger il est impossible de ne pas subir l’impression générale qui est de la stupeur.
Cette épouvantable, cette affreuse, cette intempestive mort est une chose affreuse. Lisez les journaux que je vous garde, moi je ne ferai que répéter les paroles émues, vraies et belles d’Albert Wolff, du « Figaro ». [Manque]
Mais je vous dirai ce que ne dit aucun journal c’est que les Anglais sont des lâches et des assassins. Ce n’est pas naturel tout cela. Il y a un ou plusieurs coupables, infâmes, vendus.
Est-ce qu’on expose un Prince, l’espoir d’un parti.
Un fils... Non, je ne crois pas qu’il y ait une seule bête fauve qui ne s’attendrisse en pensant à la mère. Les plus affreux malheurs, les pertes les plus cruelles laissent toujours quelque chose, un rayon, un soupçon de consolation, d’espoir... ici il n’y a RIEN. On peut dire sans craindre de se tromper que c’est une douleur comme il n’y a jamais eu. Il est parti à cause d’elle, elle l’ennuyait, le tourmentait, ne lui donnait pas 500 francs par mois et lui rendait l’existence difficile, l’enfant est parti en mauvaise intelligence avec la mère.
Voyez-vous toute l’atrocité de la chose ?! Voyez-vous cette femme ?
en travers
Il y a eu des mères aussi malheureuses, mais aucune n’a pu ressentir autant le coup, car l’impression universelle augmente sa douleur et autant de millions de fois qu’il y a de bruit et de sympathie ou même d’injures autour de cette mort.
Le monstre qui lui a annoncé cette nouvelle aurait mieux fait de la tuer.
Je suis allée à l’atelier et Robert-Fleury m’a fait beaucoup de compliments mais je suis revenue pour pleurnicher, encore et puis j’ai été chez Mme Gavini ou tout est en deuil et les yeux gonflés à partir de la concierge. M. Rouher est resté une demi-heure sans parler, on a cru que c’était fini et puis il n’a cessé de pleurer tout le temps. Et Mme Rouher a eu tout la soirée des crises nerveuses criant que son mari allait mourir et qu’elle voulait mourir. Alors Mme Gavini interrompt son récit et avec conviction: Vraiment, dit-elle, dans des moments pareils on devrait s’arranger pour ne pas avoir des attaques de nerfs, c’est très incommode, ajoute-t-elle très sérieusement...
Je retenais mes larmes car on ne comprendrait pas ce que j’avais, mais je n’ai pu m’empêcher de sourire en entendant Mme Gavini faisant son récit à quelques dames en deuil et disant que Mme Rouher en apprenant la nouvelle est tombée les quatres fers en l’air. On prend le deuil pour six mois, « on s’en dégoûtera sans doute avant, mais les premiers jours vous comprenez... »
Ces Anglais ont toujours été hideux pour les Bonaparte qui ont toujours eu la stupidité d’aller vers cette ignoble Angleterre contre laquelle je me sens une haine et une fureur accomplies.
J’ai tout de suite pensé à Cassagnac et je me suis réjouie de le voir perdu, mais depuis cet enfant tué, cet innocent, cet ange, ce pauvre héros m’a fait tant de peine que l’idée de voir peut-être à jamais perdus la future grandeur des Acard ne me console pas. On se passionne bien, on pleure bien sur un roman. Comment ne pas être remué jusqu’au fond de l’âme par cette catastrophe épouvantable, par cette fin horrible, odieuse, navrante !
J’ai tout de suite pensé que Cassagnac se tournerait vers la famille de Jérôme, et c’est ce qui est en effet. A la réunion d’hier Cassagnac s’est posé comme chef auprès du jeune Victor, espérant d’emblée jouer son Rouher auprès de lui, mais tout s’est arrangé, M. Rouher va revenir mardi avec les nouvelles décisives et Cassagnac a fini par se rallier et par dire: M. Rouher vous savez bien que vous êtes toujours notre chef et que vous trouverez toujours en moi votre plus fidèle lieutenant !! Il sait bien le malin que le malheureux vieillard est fini.
En somme voilà tout un parti sur le pavé. Il leur faut un prince pour la contenance au moins et je crois qu’ils ne se désuniront pas; quelques uns, les moins compromis, iront à la République mais les autres continueront à soutenir une ombre quelconque. Qui sait d’ailleurs. Le roi de Rome mort n’a-t-on pas cru que tout était fini ?1
Mourir ? dans un pareil moment ! Mourir à vingt-trois ans, tué par des sauvages2 et combattant pour des Anglais !!
Je crois qu’au fond de leurs cœurs ses plus cruels ennemis sentent comme une espèce de remords.
J’ai lu tous ces journaux, même ceux qui insultent, et je les ai arrosé de mes larmes. Je serais Française, homme, bonapartiste que je ne serais pas plus révoltée, plus outrée, plus désolée. Mais pensez-donc à cet enfant que les quolibets des sales journaux radicaux ont fait partir, à l’enfant qui est attaqué, assassiné par des sauvages.
Les cris qu’il a poussés, les appels désespérés, la souffrance, l’horreur de l’impuissance. Se voir mourir dans un coin inconnu, affreux, abandonné, livré presque. Aussi, partir comme ça tout seul avec des Anglais.
Et la mère.
Ma première pensée a été à Cassagnac, la seconde à la mère et la troisième celle-ci: il y avait une tache sur le nom de Bonaparte: Sedan. Le Prince impérial a lavé cette tache et sauvé la dynastie.
Maintenant on n’a plus rien à reprocher aux Bonaparte et si la légende du premier était usée, il y a la nouvelle légende de ce pauvre enfant mort.
Et les feuilles anglaises ont l’infamie d’insinuer qu’il n’y avait aucun danger dans l’endroit où se faisait la reconnaissance. Est-ce qu’il peut y avoir sécurité dans un tel pays, au milieu de sauvages, ennemis, pour une troupe de quelques hommes ?
Il faut être fou ou idiot pour le croire. Mais lisez les détails. On les a laissés-là trois jours et le Carey ne s’est aperçu que trop tard que le Prince manquait.3
En voyant les Zoulous il s’est sauvé avec les autres sans s’occuper du Prince. Non voyez-vous le voir imprimé, dans leur rapport, dans leurs journaux et se dire que cette nation n’est pas exterminée, qu’on ne peut pas anéantir leur île maudite et ce peuple froid, barbare, perfide, infâmes ! Oh ! si c’était en Russie, mais nos soldats se seraient faits tuer jusqu’au dernier !
Et ces infâmes l’ont abandonné, livré !
Mais lisez donc les détails et vous n’êtes pas saisis de tant d’infamie, de lâcheté !
Est-ce qu’on s’enfuit sans défendre ses camarades !
Et on ne pendra pas le lieutenant Carey. Non c’est le Prince qui est tué et c’est M. Georges Babanine quit vit. C’est la fille Acard qui se marie avec Paul de Cassagnac.
Madame Gavini est venue et beaucoup d’autres. Mme Brunet-Capdeville (de chez les Lesseps) et sa nièce.
Madame de Bailleul a dîné avec nous et je l’ai chargée de jeter dans la boite du « Figaro » en passant, et au « Pays », la note suivante:
Lettre recopiée · Note envoyée par Marie au Figaro et au Pays, signée « Un abonné, revenant de Londres », 21 juin 1879Les circonstances qui ont accompagné la mort du Prince préoccupent vivement les esprits en Angleterre. Les objets d’or trouvés sur le corps, tandis que les habits sont volés comme pour donner le change font supposer un crime dont on a voulu charger les Zoulous. Le bruit court avec une persistance extraordinaire que le lieutenant Carey, qui a été au moins imprudent, va passer en Conseil de guerre. L’émotion est énorme. Un abonné, revenant de Londres.
Ah ! si c’était imprimé et si cela pouvait vraiment faire juger ce misérable je serais contente !
On croit bien à l’attachement d’un vieux domestique, pourquoi ne pas croire en celui du vieux Rouher. Qu’il soit tout ce qu’on veut, mais voilà trente ans qu’il vit de la vie de ses maîtres.
Et la mère, l’impératrice, pauvre Impératrice.
C’est que tout en riant je me suis attachée à elle, au Prince, au parti et quand je pense que c’est fini, perdu, anéanti !! Plus rien, « qu’une pauvre mère vêtue de noir ».
Je ne sais si on peut donner le nom d’homme à celui qui ne s’inclinerait pas avec respect devant elle comme devant la plus grande, la plus vénérable des Majestés.
Il y a des gens qui trouvent qu’il y a d’autres mères qui ont perdu leur unique enfant et que cette douleur est une douleur comme les autres.
Je ne ferais même pas l’honneur d’une réponse à des gens aussi dépourvus de cœur, de finesse et d’intelligence et de discernement.
Voilà qui recule au loin ou qui avance très fort le moment ou Mme Couvelet sera reçue à la cour. Sérieusement j’y ai pensé peu, tout entière à l’impression terrible du moment.4
Cela m’amuse d’avoir pleuré si sincèrement ce pauvre enfant.
Mais ce n’est pas fini. J’ai voulu user cette impression et j’ai lu les journaux et j’en ai parlé mais je n’y suis pas encore faite. Je ne m’y ferai jamais.
C’est comme l’invraisemblable, l’infâme et le révoltant « Roman d’une femme » de Dumas fils. Il y a de ces évènements sur lesquels passent des siècles et qui restent toujours navrants et horribles.
Je suis tout étonnée d’avoir pleuré sincèrement une chose qui me touche si peu... Je me reproche pourtant de ne pas avoir assez caché mes yeux rouges à l’atelier; mais j’étais fière d’avoir bon cœur sans arrière-pensée, sans égoïsme.
Si ce n’était ridicule je prendrais le deuil avec conviction, par respect et par chagrin.
J’ai espéré un instant que Paul de Cassagnac ne se rattacherait à rien et serait absolument perdu, cela m’aurait fait plaisir parce que j’aurais le droit d’être généreuse, dévouée, utile peut-être.
Non, voyez-vous cette mort est une barbarie, une chose terrible, affreuse.
Toutes ces larmes me donnent un mal à la tête et me rendent aussi malade qu’une personne bien portante peut l’être.
Poznámky
Napoleon I's son (1811–1832), styled King of Rome at birth and Napoleon II by the Bonapartists. His early death seemed to end the dynasty, yet twenty years later his cousin Louis-Napoléon became Emperor Napoleon III. ↩
The «sauvages» are the Zulus, who were defending their kingdom against the British invasion begun in January 1879; at Isandlwana on 22 January they had destroyed a British column. ↩
Lieutenant Jahleel Brenton Carey led the small British patrol with which the Prince Imperial, Napoleon III's only son, rode out in Zululand on 1 June 1879. When Zulu warriors attacked, the patrol fled and the Prince was killed. Carey was court-martialled for misbehaviour before the enemy and found guilty, but the verdict was set aside and he returned to his regiment; he died in India in 1883 (Wikipedia, «Jahleel Brenton Carey»). ↩
Mme Couvelet is Paul de Cassagnac's mother-in-law, the former comtesse Acard. ↩