Samedi, 15 mars 1879

Si Robert-Fleury, nommé Tony en son absence, me gronde aujourd’hui je ne fais plus de peinture ! Vous savez ce que mes progrès m’ont valu d’envie, et surtout de dénigrements. Chaque fois que cela cloche on a l’air de s’écrier: je vous le disais bien, ça ne pouvait pas durer. Mes premières toiles m’ont valu des compliments et puis je suis entrée dans une passe difficile et je sentais trop de satisfactions autour de moi pour ne pas en souffrir assez fort. Ce matin j’attendais cette leçon comme quelque chose d’épouvantable et pendant que cet animal de Tony corrigeait les autres et se rapprochait peu à peu de ma place, je récitais des prières avec une ferveur que le ciel a appréciée car on a été content de moi. Grand Dieu quel poids m’est tombé du cœur ! Vous n’avez peut-être pas idée de ces émotions-là ? Figurez-vous ce silence où je sentais la joie qu’on aurait de me voir encore aplatie - cette fois ce serait pour de bon - car amis ou ennemis sont les mêmes dans ces choses-là.
Enfin c’est passé, la semaine prochaine je pourrai supporter l’éreintement qu’on voudra.
Il y a quelque chose qui commence à m’inquiéter et je crois que j’irai voir le Dr. Blanche, l’aliéniste. Je ne crains pas la folie mais je voudrais me débarrasser d’une obsession qui devient insupportable. Cela date de la fameuse note du « Figaro », Courses de Nice. Vous ne savez pas quel supplice c’est.
Il me semble qu’on me prend partout pour une cocotte. Et ma tante, une tante, qui est si indifférente, si passive, qui a tellement l’air de m’accompagner ! Et moi qui suis résolue et vive. Dans les magasins cette idée me rend toute misérable.
Ce soir nous dînons chez les Karageorgevitch. Le prince a servi dans la garde après avoir renoncé au trône de Serbie pour lui et les siens; c’est un homme maladif et ordinaire. La princesse est simple, aussi, elle ne comprendra jamais qu’on s’ennuie à des soirées comme celle de ce soir. Deux Américaines fort simples, les deux fils de la maison et deux amis français, les comtes de Deuil (?). Tout cela sentait le baccalauréat ou le Droit et alors nous avons parlé de phylosophie et d’un tas de choses., scolaires.
Dans la soirée est arrivée une Mme Mavrocordato avec ses deux filles de quinze à dix-sept ans et naturellement j’ai cru qu’elles se reculeraient de moi mais il n’en a rien été heureusement. Je vais adresser des prières à Dieu au lieu d’aller chez le Dr. Blanche.
Lancaster m’écrit que Berthe est « heureusement accouchée d’un joli petit garçon ». Tant mieux, les hommes sont plus heureux quand ils sont malheureux que les femmes.
Je m’ennuie ! Ça ne peut pas durer ! Et cette bonne princesse qui disait: n’est-ce pas que j’ai bien fait de vous engager à venir. Il faut vous secouer un peu, même pour votre art. On devient maussade dans la solitude.
A qui le disait-elle, grand Dieu !
J’en suis quitte pour fermer les yeux, serrer les poings et ne respirer plus pendant une minute, cela empêche les larmes.
J’ai tout de même écrit à Bashkirtseff père :
Je vous félicite vivement d’avoir en trois ans de temps fait de votre fils le plus grossier personnage du monde. Vos efforts sont couronnés et depuis Poltava jusqu’à Gravronzi il ne fleurira jamais de rustre et de malotru plus accompli.
Marie Bashkirtseff....