Vendredi, 10 janvier 1879

Robert-Fleury est venu le soir (toujours à l’atelier bien entendu).
Je m’ennuie à périr. Nous dînons et déjeunons au Café Anglais où l’on mange bien. En fait ce cabaret c’est le meilleur. Les journaux bonapartistes et « Le Pays » en particulier sont restés si sots devant les élections que j’en éprouve comme un sentiment de honte pour eux, comme hier pour Massenet quand on a bissé son Incantation et qu’à la seconde fois cela parut moins beau.
Cassagnac m’apparaît maintenant dans toute sa splendeur, c’est-à-dire, hâbleur, fanfaron , se répétant tous les deux jours; espèce de d’Artagnan manqué.
En outre il a très peur du 2 février et puis il est très fripé. La peau de son menton et de ses joues n’est pas tentante et ses dents ne sont pas belles, sont par endroits noirs... Je les ai remarquées pour la première fois en lui parlant sur le boulevard après l’élection ratée de Peyrusse. Je n’avais pas songé à cette bouche, elle me fait l’effet d’une gueule à présent; j’espère que je reviendrai à de meilleurs sentiments.
J’allais me plaindre encore !... Mais je n’ai peur de rien parce que je pourrai mourir quand je voudrai.
Le prince Italien d’abord et le suicide si cela ne réussit pas, de cette manière, je suis parfaitement tranquille, je n’ai plus d’inquiétude à avoir et je puis aller dormir et je n’ai plus besoin de me plaindre à l’avenir et de me tourmenter la tête avec des craintes de tous genres.
Si la peinture ne me donne pas de gloire assez tôt, je me tuerai et voilà tout. C’est résolu depuis quelques mois déjà... en Russie encore je voulais me tuer mais j’ai eu peur de l’enfer. Je me tuerai à l’âge de trente ans, car jusqu’à trente ans on est encore jeune et on peut espérer la chance ou le bonheur ou la gloire ou n’importe quoi. Ainsi donc voilà qui est réglé et si je suis raisonnable je ne me tourmenterai plus, non pas seulement ce soir mais toujours.
Je parle très sérieusement et je suis vraiment contente de me faire une raison. L’esprit est en repos. Seulement ne pensez pas je vous en prie que je m’amuse. Je me calcule cet avenir pour n’être ni si affreusement tiraillée et pour mieux jouir de mon abrutissement et de mon désespoir résignation.
Amen.