Dimanche, 29 décembre 1878

Là-dessus je me suis appuyée la tête sur le canapé et me suis endormie de la plus belle façon jusqu’à aujourd’hui huit heures du matin. C’est amusant de dormir comme ça hors de son lit. Donc cette idée de la Gavini m’a contrariée; pour que le monde amuse dit-elle, il faut être très lancée; et vous êtes en grand deuil.
Nous allons à la porte Saint-Martin voir « Les enfants du Capitaine Grant » de Jules Verne.
C’est drôle et amusant. Salle assez intéressante. Blanc le vieux beau et le vieux connaisseur me lorgne beaucoup. Il a épousé Mme Oustinoff plus vieille que lui et à l’âge de cinquante ans, les cheveux blancs mais beau encore, Monsieur a eu assez de Madame qui a été fourrée ou s’est fourrée dans un couvent.
Puis Mounet Sully et Worms du Français. M. Sully est très beau, le plus bel homme de Paris à ce qu’on trouve. Et avec eux Capoul. Capoul lève son œil bleu vers notre loge. Ce n’est pas la première fois.
J’ai fait sa conquête ou bien il croit avoir fait la mienne. Mais je le fais remarquer à Mme Gavini et nous le lorgnons, ce qui le déconcerte un peu.
Il y a avec nous Dina, Paul et Antoine (Gavini neveu).
Je suis toute détachée de l’Art et je ne puis me raccrocher à quoi que ce soit; Mes livres sont emballés, je perds mon latin et mes classiques et je me semble toute bête. La vue d’un temple, d’une colonne, d’un paysage italien, me fait prendre en horreur ce Paris si sec, si savant, si expérimenté, si raffiné. Les hommes sont laids ici.. Ce Capoul a du succès avec ses yeux bleus et sa moustache blanche et sa barbiche... et sa bouche serrée... il a de belles jambes mais pour celles qui ne dessinent pas d’académies c’est un mérite grossier.
Aucune issue, c’est toujours la même vie. Le Paris qui est un Paradis pour les organisations supérieures n’est rien pour moi.
Oh ! je me suis détrompée, allez. Je ne suis ni adroite, ni heureuse. J’ai envie d’aller en Italie, de voyager, de voir des montagnes, des lacs, des arbres, des mers... Avec ma famille, avec des paquets, des récriminations, des tribulations, des petites querelles quotidiennes ?! Ah ! non, cent fois non ! comme a le tort de dire Cassagnac. Il n’y aurait que des ennuis. Pour jouir de ces bonheurs de voyager il faut attendre... voilà justement !
Une issue, une fin, une solution. Comment voulez-vous qu’en menant la vie que je mène je trouve à me marier ? Et le temps passe. Ma foi tant pis ! Je pourrai toujours épouser un prince italien quand je voudrai.
Attendons-donc ! C’est que voyez-vous en prenant un prince italien je pourrai travailler... puisque l’argent sera à moi.. mais il lui en faudra donner... Et alors il ne me resterait pas assez pour vivre à ma guise. Si le cours revenait, seulement trois fois le rouble ce qui est un cours moyen, nous pourrions compter 90.000 de rente, sans compter ce que va donner l’héritage du grand- père. Je pense que cela donnerait plus de 200.000 francs de capital. On les emploierait à m’installer et puis il y a encore de l’argent à tirer près de 100.000 francs de chez ma tante dans les forêts. On les prendrait ainsi pour l’installation ou pour un voyage autour du monde, ou pour des bijoux. Des 90.000 francs de rente je laisserai 20.000 à ma famille qui habiterait la villa de Nice dont on louerait la moitié de sorte qu’elles auraient plus de 25.000 par an. Ce qui leur permettraient d’être plus à l’aise qu’à présent puisqu’elles n’auraient ni mes voyages, ni mes fantaisies (?) ni rien de moi. Il me resterait donc 70.000 francs de rente, dont il faudrait donner 20 au mari pour être tranquille. Et que ferai-je avec 50.000 francs ?!!! Oui, il faut faire son possible pour éviter cette solution-là, mais enfin voici mon pis aller.
Je dois vous dire que je compte beaucoup sur Paul, j’espère avec le temps lui confier mes biens, je lui donnerai dix pour cent et cela me fera tout de même plus de rente, qu’avec des fermiers. Les fermiers se prennent le quart et Paul se prendra le dixième. Avec ces calculs au lieu de 50 je pourrais peut-être avoir 60 et 70...
Donc, voici ce qui peut m’arriver de pire. En attendant restons ici, travaillons à la peinture. Samedi on a trouvé mon dessin pas mal, fait en deux jours.
Vous comprenez ce n’est qu’avec un Italien que je pourrais vivre à ma guise, en France, où je voudrais, et en Italie quelle belle vie ! Je me partagerai entre Paris et l’Italie. La France, est dit- on, l’héritière la plus directe de Rome. Ce qui est sûr c’est que de même que dans l’antiquité Rome était la vraie patrie, la vraie patrie de nos jours c’est Paris. On doit se prosterner avec un saint effroi devant les ruines de l’une et vivre, et triompher dans l’autre. Beau système, direz-vous. Ce n’est pas un système, il y a peu d’élus, voilà pourquoi seulement c’est possible. Fulminez ! Les Français sont de mon avis et ce sont eux qui sont le plus entendus ou qui crient le plus fort. Rome est la capitale du monde catholique et surtout la capitale des souvenirs, des grandeurs, la capitale du passé de laquelle tout parvient et devant laquelle tout doit s’incliner. C’est non seulement la capitale du monde catholique, mais on peut le dire hardiment du monde chrétien et religieux. C’est à elle que nous devons le christianisme et quoiqu’on en fasse fi, nous lui sommes obligés de beaucoup d’excellentes choses pour en garder quelque respect envers Rome, Magna Mater. Paris est la patrie de l’intelligence et on est quoiqu’on dise, fort tenté de devenir un de ses citoyens intellectuels.
Je ne me rappelle plus ou tout cela est si courtement et si bien prouvé.
La princesse Karageorgevitch est venue en visite pendant que le Père était là, ce dont il a été furieux parce qu’il ne déteste rien comme de nous voir avec des gens comme il faut. Personne n’est au courant de nos relations et s’il n’allait pas déposer ses cartes chez les dames auxquelles on l’a présenté, ce serait impoli. Maman a donc envoyé ses cartes sans qu’il le sache. Mais... vous me croyez méchante, prévenue, exagérée, je vais vous montrer un trait qui le peint tout entier.
C’était en Russie, on me parlait de ma santé et de mon âge et puis je me trouvais seule avec mon père. Tu sais, me dit-il, on vient de dire que tu es de sept mois, mais ce n’est pas vrai. Mais si, répondis-je, puisque hier encore tu m’as montré des papiers d’après lesquels il est certain que je suis née sept mois après votre mariage. Oui, reprit-il d’un air entendu, mais ça n’empèche pas que tu ne sois de neuf mois parfaitement. Si on te dit le contraire ne le croit pas.
Je ne le compris que trois heures après et je me suis tue., si je le relevais il faudrait casser la tête à ce monsieur.