Samedi, 14 décembre 1878

J’ai rarement été plus triste que ces deux jours... Je travaille peu ce dernier temps et la vie domestique est insupportable ici.
L’ennemi le plus cruel ne réussirait pas à me noircir plus que le font mes mères. Indignée je leur réponds et j’ai l’air d’avoir tous les torts. Elles sont inconséquentes, oiseuses, hargneuses ! Je suis énervée, en colère, vieillie par ces petites misères de chaque instant.
Je suis née au milieu de tout cela et plus le temps va plus j’en souffre. J’aimerais mieux une bonne fois, une belle tourmente que toutes ces petites inconséquences, manque de tact, niaiseries qui me font bondir, pleurer, mourir.
Ce soir je suis allée voir la « Princesse Borowska » à l’Ambigu, avec les Gavini. Cette bonne Mme Gavini, quelle femme vide et amusante et toujours gaie. Je vous la ferai comprendre d’un mot. Elle n’écoute jamais la musique et n’en fait jamais. Mais elle est si bonne pour moi; ce soir je l’ai surprise admirant mon oreille et ma joue avec un plaisir de mère.
J’ai rêvé que la femme de Cassagnac avait les bras couverts de poils noirs et qu’elle s’ajustait (toute nue) une tournure en crin devant et une derrière, cela lui faisait une sorte de jupe. Puis elle mit un turban de velours noir et parut extrêmement belle.
Cette canaille, comme elle a dû battre des paupières pensant que l’on faisait ce discours que vous venez de lire. De pareils mots, pour cette bécasse.
A propos de rêve, Robert Mitchell a été fort malade.
Il fait très foid, la neige tombe depuis trois jours; tout Paris est blanc, j’ai très froid, j’ai sommeil, je suis triste et je me révolte contre la stupidité du sort. Le seul être qui était fait pour moi a été donné à une nullité, à une mademoiselle Acard, à une autre enfin !
Cette infamie-là c’est le couronnement de mes misères. Maintenant il est temps que l’ère de prospérité surgisse... Je n’y crois pas mais malgré cela je ne veux pas mourir.