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Lundi, 18 novembre 1878
Il est une heure du matin. Robert-Fleury a été à l’atelier, après quoi j’ai passé chez Mouzay pour lui faire lire l’article et pour causer avec sa fille, ce qui me fait toujours plaisir. Je fais ainsi son éloge.
La vieille m’a dit quelques dures vérités, je sais moi-même que je fais la folle, que cela n’est bon qu’une ou deux fois, que jamais je n’aurai de salon si je continue et qu’enfin avec ce même Cassagnac je n’ai fait que des folies compromettantes pour moi, nuisibles, stupides et qu’il m’a lâchée, quand il en a eu assez.
Moi je l’ai assurée tout le temps, que j’ai toujours ri de Cassagnac et que si c’était à recommencer je recommencerais et que certes je suis désolée de son mariage mais c’est parce que cela nous prive de nos escapades et ce que je regrette le plus c’est Cassagnac revenant de la cuisine avec une théière d’eau chaude.
Bref, je suis restée là jusqu’à une heure et suis rentrée d’une humeur... amusante quoique triste. Elle a raison, me disais- je, j’en ai été folle, il aurait fait de moi ce qu’il aurait voulu. Comment ! il y avait tout et à présent il n’y a plus rien. Rien ne m’intéresse, rien ne vaut la peine qu’on s’y arrête. Cet homme était tout, sans lui il n’y a rien. Il n’y pas à tricher, de quelque côté qu’on regarde c’est la vérité. Le vide et la désolation. Est-ce l’être qu’il a épousé qui... ce n’est même pas une femme à ce qu’on dit. Comment la ou le nommer ?
On ne peut pas dire sa femme, ou Mlle Acard... on dira Acard tout court. Le vide et la désolation. Ceux qui l’on senti me comprennent.
Je rentre donc d’une humeur poétique et je trouve ma tante partie à ma recherche bien que j’eusse prévenu où j’allais.
Cette bêtise ne peut s’expliquer que par l’abrutissement qui les gagne de plus en plus. Une est malade, mais l’autre ?!
Je ne puis vous dire comme cela m’a enragée, une fois ? la tante sensible de retour je vais lui demander raison de cette folie qui n’a aucune espèce de raison d’être.
Allez passer une heure ou deux chez des amies, causer tranquillement, revenir pensant à l’amour et à un tas de choses dans ce genre, et trouver des figures bêtement bouleversées, des airs étonnés.
Un instant j’ai cru que M. Georges était revenu, mais non.
Quand j’eus compris la grande affaire, je ne la compris plus du tout et c’est justement cette absurdité qui m’a mise dans une colère ! Depuis quelque temps déjà je suis agacée par des petites choses, qui n’ont pas de raison d’être. On vient m’ennuyer si je veille une heure de plus, comme si j’étais une enfant, ou bien on m’assomme pour que j’aille me promener au Bois et quand je sors pour que je sois bien couverte. Il y a des familles où ce serait tout simple, mais chez nous !!! Enfin ! toutes ces petites choses accumulées ont fait que je me suis révoltée contre cet attentat à ma liberté dont après tout je n’abuse vraiment pas. C’est si bête tout ça quand on y pense froidement... mais les bêtises me mettent hors de moi. Et puis elles m’ont gâté ma soirée, je revenais tout à fait loin de leurs trivialités de tous les jours.
Et maman qui se mit à hurler à mes premières paroles bien modérées en somme et qui ne s’adressaient pas à elle, et Dina, qui est aussi stupide à force de faire la garde-malade, qui se met à intervenir. Oh ! voyez-vous, ces airs vertueux, suppliants, tragiques, c’est dégoûtant ! Ces femmes sont littéralement abruties par leur isolement, les morts de cet hiver, les maladies; mais vous croyez qu’une personne bien portante peut supporter ça !! Voyant ces belles choses je me dis: si tu ne frappes pas un grand coup, elles te mangeront l’existence avec ces petites agaceries innocentes et bien intentionnées. Alors je suis allée casser une cuvette chez ma tante, elle s’exaspéra; là-dessus cris, grosses explications, malédictions, déclarations de haines et de mépris, réciproques.
Départ enfin. Je m’y oppose la nuit. Arrive maman et la conciliante Dina, cris, larmes, elles font semblant d’avoir peur de croire que je vais les battre ou les tuer.
Il est quatre heures et quand on pense à propos de quoi tout ce vacarme on croit rêver.
Je suis si malheureuse que sans ces tripotages domestiques je pourrais encore vivre sans trop me plaindre. J’acceptais cette misérable existence et voyant cela Dieu m’envoie des tourments qui me la rendent odieuse car Dieu veut que je me tourmente et si de guerre lasse je me résigne à ces ennuis Il m’en enverra d’autres sans doute !
Le Vide et la Désolation.