Mardi, 5 novembre 1878

A huit heures j’étais en ville pour chercher les accessoires et à dix heures j’étais habillée en vieille dame élégante quand on apporta des billets de chez mon sauveur Turquan. Voilà la deuxième fois qu’il me rend service et si jamais je me trouve en situation de l’obliger je le ferai sans qu’il me le demande et avec un vrai plaisir.
Mais avant la réception de ces billets j’avais envoyé Mlle Oelsnitz chez Gambetta avec une lettre de la princesse Eristoff (je m’en sers toujours) qui est une amie de la princesse Troubetzkoy, et qui demande des billets. Le grand homme est fâché qu’on ne lui en ait pas parlé hier, ce matin il est trop tard, mais pour la séance suivante la princesse aura des billets. Oelsnitz a répondu que la princesse resterait encore deux jours exprès pour cela... Si jamais on m’attrape à un de ces jolis faux.
Nous avions des billets d’officier, j’attrapai Bescherelle, le féroce Bescherelle et lui enlevai l’autorisation de changer les billets. On nous plaça dans une tribune, ce qui n’est pas bien chic, enfin ! D’autant plus que Mlle Stephano-Julia etc. était dans une belle loge, un étage au-dessous, à côté des galeries bonnes. Mlle Julia était avec sa respectable mère et l’époux de sa respectable mère. De loin elle m’a paru pas mal mise, quoique très ordinaire. Elle a un petit air heureux qui lui donne quelque chose de jeune et d’adorable à sa figure.
Ma première pensée en voyant entrer le Défunt fut celle-ci : Il n’a pas engraissé, au contraire, je puis attendre sans inquiétude.
Voici son discours semé de mots drôles mais pas aussi éloquent que je le voudrais peut-être. Il faut aussi dire qu’il est resté quatre heures à la tribune à se défendre ou plutôt à attaquer tous les Français républicains, tout en gardant un air bonhomme et soumis. Cette soumission continuelle lui permit de ne pas paraître aplati lorsqu’il l’a été à deux ou trois reprises. D’ailleurs lisez vous-même.
Ma lorgnette allait de lui aux deux femmes qui se communiquaient leurs remarques sur leur acquisition. Le père Cassagnac, Robert Mitchell et Cunéo d’Ornano sont venus voir la comtesse Stéphano Cassagnac et sa jeune mère.
Ces sales femmes m’on fait un drôle d’effet d’être là les femme et belle-mère de Cassagnac. Cela m’a paru bête et il eut l’air de travailler pour leur argent.
Je ne cacherai pas que j’ai eu pendant le cours de la séance les impressions les plus violentes et les plus diverses qui ont fini pourtant par se fondre et par redevenir grisaille.
J’ai pensé que la moindre piqûre d’épingle et le moindre atome d’acide prussique aurait raison de ce petit air si heureux qu’il en était enfantin malgré un visage fané. Eh ! Bon Dieu ne criez pas ! Croyez-vous donc que si j’estimais d’une façon suivie que cela me ferait plaisir, croyez-vous que toutes, vos misérables considérations m’arrêteraient ?
Je la trouvai adorable cette femme parce que je me disais qu’il l’aimait, et elle m’était chère et agréable comme quelque chose de lui. Voilà, vile multitude, de grands sentiments ! qui ne me détourneraient pas de mon acide prussique au contraire; il me semble que je m’approcherais souriante, que j’examinerais le sujet et que je l’exécuterais comme si c’était du monde la chose la plus simple.
Quelle procession de députés dans une loge, si j’étais à la place de cette fille ! car on ne peut pas le nier, je suis quelqu’un et dans des conditions détestables encore !
Dieu qu’il a été bête ce Cassagnac ! Il m’a vue mais j’ai détourné la tête, déjà à la gare j’avais peur de le rencontrer. En fait de connaissances parmi les députés il n’y avait que Gavini, qui est venu nous voir dans notre cambuse. Un public fou.
Après l’assassinat, il y eut un sentiment de honte en pensant à mes lettres et puis la rage et la douleur de voir cette stupidité accomplie, de voir cette fille à la place que selon la raison, selon la justice, selon mes ambitions j’aurais dû occuper. C’est comme un beau rôle effacé par suite de l’insuffisance de l’actrice. Mes ennemis eux-mêmes comprendront que ce n’est pas par des extravagances, des drôleries, des enfantillages que je prétends mériter quoique ce soit. Les extravagances, s’il y en a eu, sont passées, depuis que je suis dans ce Paris qui est en train de me former.
Potechine et Mme Tarnowsky dînent et je leur raconte Cassagnac. Ma tante veut qu’il ait baissé, je ne trouve pas.
Mme Acard paraissait si heureuse que je la trouvai une charmante, une gentille petite femme. Ce doit être un plaisir divin que le sien. [Deux lignes cancellées] Dans cette admiration contenue par la pudeur sociale de la femme pour son mari il y a quelque chose de vraiment beau, d’authentique. Cet anéantissement de la femme devant la supériorité de l’homme aimé doit être la plus grande jouissance d’amour-propre que (puisse) éprouver une femme supérieure.