Samedi, 2 novembre 1878

A l’Exposition avec les Gavini. Mme Gavini trouve que j’ai un charmant caractère, le plus facile à vivre avec, que je suis parfaitement bien élevée, que je ne suis ni pincée ni libre, bref que je serai une femme gaie, vertueuse. Comme maman et ma tante ont l’habitude de crier un tas de bêtises sur mes façons je suis presque surprise d’entendre dire que je suis bien élevée.
Ce soir je me suis arrangée très jolie pour entendre « Les amants de Vérone » du marquis d’Ivry aux Italiens, à Vantadour enfin. Mais la loge du marquis de Casa-Riera se trouve être deux baignoires réunies. Frais inutiles. M. Casa-Riera est un Espagnol millionaire, aveugle et un peu sourd qui a des abonnements à tous les théâtres et qui en dispose en faveur de ses amis. Je vous explique cela parce que dans cinquante ans quand je serais morte on ne saura plus ce que c’est.
Il y avait avec nous (moi les Gavini) la comtesse de Balincourt, une ancienne femme ravissante, qui s’est amusée tant qu’elle a pu. Fille du maréchal de Castellane et mariée en premières noces à M. de Contades. Le marquis de Casa-Riera, son chevalier de compagnie et le marquis de Rocherenard, cousin de Mme Gavini. Société de vieux débris. M. de Rocherenard donnait le bras à sa cousine à la sortie et je l’ai entendu demander qui je suis et dire que je suis gentille, charmante et « une femme parfaite ».
Ma tenue consistait à être tourmentée par la crainte de ne pas avoir de billets pour lundi ou mardi à la séance Cassagnac. Je viens d’écrire à la princesse Karageorgevitch, son fils connaît des gens utiles, et à M. Turquan celui qui m’a sauvée à la dernière séance.
Cet animal de Gavini s’il ne me donne pas de billets, je lui en voudrais toute ma vie. Pourquoi direz-vous aller se monter la tête à cette séance ? Vous êtes bêtes !
Que m’importent quelques heures d’agitation après ? Mais au moins je me serai amusée comme une reine, comme une déesse. Et si cela m’émeut vraiment je n’en serai pas fâchée; au lieu de ce misérable gâchis qui est dans mon cerveau j’aurai des regrets réels, des rages folles, le sang à la tête, en un mot des sensations plus définies, plus complètes. Et je préfère cela.
Et puis vous ne comprenez pas le bonheur de voir Paul de Cassagnac à la tribune et défendant son élection encore ! Qu’il sait perdue et dont il profitera pour tout dire. L’avoir là devant soi, le regarder tant qu’on veut, l’écouter, le voir dans toute sa gloire... voyez-vous, vous ne comprenez pas ça vous ! C’est plus beau qu’une course gagnée d’une tête, c’est plus beau que tout au monde.