❦
Mercredi 25 septembre 1878
Voici une lettre de cette pauvre Collignon que bien certainement je prendrai chez moi si j’ai jamais un chez moi.Lettre recopiée · Lettre de C. Collignon à Marie, Nice, 22 septembre 1878Le 22 Septembre 1878Villa Fortunée, CarabacelNiceChère Marie,Il ne faut plus que je tarde à vous écrire, car il vous faudra probablement partir pour la Russie malgré votre désir de remettre ce « désagréable » voyage au printemps et je ne veux pas que vous quittiez Paris sans avoir causé une fois encore avec vous.J’aimerais mieux vous voir que de vous écrire, mais puisque cela est impossible il faut que je me contente.Qui sait si vous reviendrez de sitôt ! Vous qui haïssez tant la Russie et qui la fuyez, vous y serez peut-être retenue et attachée par la vie et le bonheur. Les endroits ne sont pas pour grand’chose dans notre existence. On est bien où l’on aime, partout ailleurs on est mal.Seulement si le sort vous retient dans votre Pays Natal ne m’oubliez pas tout à fait, donnez-moi de temps à autre de vos nouvelles et souvenez -vous de me confier votre petite fille quand le Bon Dieu vous en donnera une. J’ai le pressentiment que vous vous marierez bientôt.Grand-papa se sera montré généreux je le suppose , vis-à-vis de vous et de Dina. Il grondait souvent et bien fort quelquefois, mais il aimait bien malgré cela. Pauvre Grand-papa !Il faudrait donner un peu de distractions à votre chère Maman. Emmenez-là de Paris si vous ne partez pas bientôt pour la Russie. Ne la laissez pas dans ce triste appartement où tout lui rappelle et son Père et votre dévoué Walitsky. Un changement d’endroit et d’entourage est le plus efficace des remèdes, il faut penser à elle maintenant et se sacrifier un peu pour elle qui s’est sacrifiée pour les autres.Je ne pense pas rester où je suis, aussitôt que je trouverai mieux je ferai comme les ministres, je démissionnerai . C’est une vie de nonne au couvent que je mène et j’en suis profondément dégoûtée, on ne peut pas toujours vivre avec des enfants, j’ai besoin de personnes de mon âge. Nous ne voyons personne, nous n’allons chez personne, je vis entre la salle d’étude et ma chambre à coucher, je n’en puis plus, cette solitude me pèse et me tue. Encore si les avantages pécuniaires et matériels faisaient poids dans l’autre plateau de la balance , je patienterai et je me dirai qu’avec le temps j’aurais mon indépendance, mais j’ai une chambre très peu confortable et où en hiver ne vient pas un rayon de soleil, comme rémunération 100 Fr. par mois sans blanchissage et la perspective de passer mon temps entre Nice et les montagnes deux mois en été ou tout bonnement Nice hiver et été.Mes parents se font vieux. Mon Père n’est pas bien depuis plusieurs mois déjà et je voudrais tout au moins passer quelques mois de l’année à Paris ou assez près pour pouvoir y aller de temps en temps.Je vous assure que la vie est bien difficile pour ceux qui veulent vivre honnêtement et honorablement.Vous parlez du Parlement de Versailles et vous trouvez que les séances sont ce qu’il y a de plus amusant au monde, que direz-vous des séances du Reichstag en ce moment, sait-il être ironique et mordant ce grand diable de Bismarck, j’ai horreur du socialisme toute républicaine que je sois, mais et tout naturellement je hais le pouvoir absolu et tous ceux qui le défendent , d’ailleurs socialistes et absolutistes poursuivent le même but la négation de l’individu.Vous devez avoir fait des progrès immenses en peinture, continuez toujours à travailler, vous avez un avenir immense devant vous et un talent comme le vôtre ne doit pas être jeté aux vents.Ici pas une âme encore, les masses d’ouvriers nettoyant, peignant, enjolivant en vue des étrangers qu’on attend en masse. On dit que la Saison sera brillante, nous verrons, les anticipations ne sont pas toujours réalités. Le temps s’est considérablement rafraîchi et peut se dire supportable. On fait des travaux immenses à Monte Carlo, 600 ouvriers travaillent nuit et jour sans relâche à l’agrandissement du Casino. Les travaux de nuit se font à la lumière électrique, c’est curieux à voir. Dimanche dernier je suis allée jusque là. Le pauvre M. Némikoff est moins bien, il marche avec peine et à l’air d’un squelette.Vous dites de M. Barnola que c’est un excellent homme, je voudrais en dire autant et pour moi il a la forme mais pas le fonds. Mais après tout n’est-ce pas naturel, il est sur la scène, il faut bien qu’il joue la comédieAu-revoir ma bien chère Marie, je ne vous demande qu’une chose : Ne m’oubliez pas.Rappelez-moi à votre chère Maman à Mme Romanoff et à Dina.Et croyez-moi tout à vous.C. COLLIGNONP. S. Veuillez saluer Marie Léontinovna de ma part, j’espère que l’air de Paris lui fait du bien.
J’ai été sotte, folle et inconvenante avec Cassagnac, Cette vie est horrible, épouvantable, atroce, terrible.
En écrivant à Collignon je me plains d’être femme et puis je dis qu’on maltraite mes bonapartistes, que l’un d’eux voulait présenter sa femme à l’impératrice qui a répondu: plus tard. Elle sera pour sûr présentée mais en attendant c’est une indignité.
C’est une histoire que je fais circuler autant que me le permettent mes faibles moyens.
en travers
Doenhoff est à Paris, il est venu nous voir.