Mardi, 27 août 1878

Je ne pardonnerai jamais à ma famille ces trois années de souffrance, à l’âge où toutes les jeunes filles dans une situation comme la nôtre, s’amusent et vont dans le monde. Ce que ces trois années volées soulèvent d’orages, d’amertume, de rage !!
Maintenant j’ai les ongles d’une demoiselle comme il faut, je vais donc avoir une jolie petite main sans obstacles.
- Savez-vous qui nous aurons à dîner demain ? demanda Mlle Oelsnitz en entrant dans l’atelier.
- Qui ?
- Devinez.
Au bon vieux temps on m’annonçait ainsi mon grand frère... un instant j’ai eu comme une idée... ancienne.
Dourassoff dîne demain.
J’ai une belle lettre d’Abaza et de Hall. Une dépêche de Coubé.
Voilà ce que j’écris à mon désormais unique frère.
Lettre recopiéeLettre de Marie à son frère Paul, 27 août 1878
Cher frère, J’ai ouï dire que vous avez l’intention de contracter une union légitime avec une demoiselle Patchenko. Je ne la connais pas personellement mais je vous assure que ce n’est rien de bien distingué. Le nom ne me convient pas et l’alliance ne me flatte guère. Je vous serais même reconnaissante et très sérieusement de m’épargner cette parenté. Je ne vois pas ce qui peut vous forcer à un tel coup de désespoir à votre âge. Je comprenais les projets concernant Nadine (Eristoff) la mère de la demoiselle était une amie de grand-maman et de nous tous, quoique le père fût un imbécile, et puis la jeune fille est charmante quoique tombée en d’ignobles mains. Ce mariage, quoiqu’insensé eu égard â votre âge paraissait possible mais cette autre fleur de Poltava je vous prie n’y songez pas. Ne vous laissez pas monter la tête par des citoyens de cette grande capitale des chevaliers qui vous griseront (à vos frais) dans un jardin public et vous fourreront dans la cervelle l’idée plus que saugrenue de vous dévouer à dix-huit ans. Pour cela ils recevront vingt-cinq ou cinquante roubles de pourboire de la famille de votre quasi-future. Je vous ai écrit il n’y a pas bien longtemps et je m’étonne caractéristiquement que ma lettre soit perdue. Ayez l’extrême obligeance de m’éclairer au sujet de vos intentions matrimoniales, j’espère avoir la satisfaction d’apprendre que ce n’est pas sérieux. Je ne puis hélas penser pour vous à une autre carrière que celle de gentleman-farmer, grâce à votre instruction absolument incomplète mais je m’oppose sérieusement, officiellement et formellement à cette folle idée de plonger la tête en bas dans cette bourgeoisie. Je ne vous chercherai pas une archiduchesse, elle ne voudrait pas de vous, mais je veux pour belle-sœur une personne d’une famille, distinguée, gentille et bien élevée. Une femme qui nous fasse honneur et que je puisse montrer sans gêne. J’ai le droit d’être difficile me portant moi-même extrêmement haut et vous donnant l’exemple d’une fierté digne, sans exagération et absolument nécessaire dans ce monde. Ecrivez moi vite et... Pas de bêtises ! Marie
Il y a un article de Paul de Cassagnac dans « Le Pays ».
Vous savez M. de Bismarck a débuté dans un petit journal. Avant la catastrophe j’avais l’habitude de fourrer « le Pays » dans mon corsage ou dans ma ceinture parce que rien que le contact du journal de Paul de Cassagnac me faisait plaisir. Je puis bien raconter ces folies à présent, d’autant plus qu’elles...dureraient encore si je ne me retenais.
J’ai dit à maman de demander aux Anitchkoff une lettre pour l’Ambassade de Paris. Ils ont passé huit jours chez nous avant de partir pour la Russie, pendant que j’étais à Soden et puisque ce sont des amis si dévoués ils devraient bien être un peu utiles.
Mon testament