Mercredi, 14 août 1878

Les Coubé vont à Wiesbaden et je les charge d’expédier le billet suivant, en allemand.
Réponse.
Les colombes ne fréquentent pas les oies. Colombe adorée.
Et à présent... c’est fou, plus que fou. Jamais Schwarz n’a pu écrire une chose aussi vulgaire et l’auteur se révèle par la façon semi-russe dont mon nom est écrit. C’est un affreux juif à l’air malicieux et dégoûtant qui apprend le russe ! Heureusement le mot réponse leur apprendra que ce n’est qu’une réponse...
C’est égal comme j’ai peu de bonheur dans tout... n’avoir pas deviné hier !... C’est que c’est clair comme le jour... Schwarz écrire une telle chose ! voilà une idée... tandis que ce b (v) russe et cet a à la fin du nom et ce juif qui a toute la journée une grammaire russe dans les mains.
Vraiment voilà qui est malheureux.
Les Coubé reviennent le soir avec le comte et la comtesse Cancrine, la comtesse est cousine de Mme Coubé.
Nous nous installons souper. Ouroussoff, Mme Abaza, Dourassoff... mais disons d’abord que le jour Dourassoff vient me raconter qu’il a causé avec les Gans et qu’ils veulent être présentés etc. etc. Ce soir donc tout en causant avec les nôtres je le plaisante et me plains d’être martyrisée par ses hésitations. Dourassoff se monte la tête et me promet de les présenter... ils arrivent vers dix heures, il va au devant d’eux et après avoir échangé quelques mots dit qu’il va les présenter. Oh ! non, merci, répond Schwarz. Mme Abaza part enchantée. M. Coubé en reçoit comme une douche... Je n’avais rien entendu, Dourassoff a répété le mot. En Russie on donne des soufflets pour des pareilles choses... à Soden c’est moi qui en reçois... un peu partout d’ailleurs... devant M. et Mme Cancrine. Je serai donc toujours folle ?! Se confier à un idiot comme Dourassoff et pousser cette plaisanterie vraiment trop loin... Le bon Dieu ne m’accorde-t-il pas un peu de raison puisqu’il ne m’accorde rien d’autre ?
Je bats froid des malheureux comme Schenk et qui ne le méritent même pas et d’un autre côté... mais non voilà ce que c’est. Je plaisante avec esprit mais je ne sais jamais m’arrêter à temps, la plus délicieuse comédie chez moi finit d’une façon blessante. Il faudrait pourtant aviser, se retenir ou bien aller se pendre ou s’enfermer dans une maison de fous. Je suis amusante pour les autres mais je suis infâme pour moi. Ce pauvre Dourassoff est immédiatement allé chez les Gans pour leur dire qu’il était bien fâché de l’aventure qu’il avait cru faire pour le mieux, à quoi ces princes ont répondu qu’il n’était rien et donnèrent pour raison de leur refus mon départ prochain et la présence des Coubé...
A présent... je ressens une de ces impressions détestables que je connais bien hélas ! Il faudrait pourtant s’arranger de façon à n’avoir plus à enregistrer des choses aussi... abominables... Tout allait bien, je m’amusais comme une folle et quel dénouement... mon empereur !
Maintenant il n’y a qu’une chose à faire... rester jusqu’à samedi et demain même...
Sac à papier ! Sapristi quelle folie. Quelle chose détestable !... Je ne veux plus dire mon Dieu, chaque fois que je l’appelle à mon aide. Il se manifeste d’une manière si clémente et si gracieuse que je vais le laisser tranquille. Et vous verrez, voilà que je lui dis des impertinences Il sera là pour me punir tandis qu’il n’est jamais nulle part pour m’aider ou me protéger. Je ne deviendrai jamais athée par la science, je ne suis pas assez savante pour cela, mais je deviendra athée tout bonnement parce que je n’ai jamais trouvé de protection malgré des larmes, des prières, des invocations, des supplications sans fin ; je n’ai jamais trouvé qu’une horrible fatalité dont je recevais les coups de tous côtés. Et ce Dieu qui se cache pour m’arracher aux plus affreuses misères de l’âme va se montrer terrible et indiscutable pour m’écraser de quelque catastrophe parce que je me permets ces blasphèmes.
Je ne les voulais pas écrire mais ma foi... autant vaut écrire ce qu’on pense !
Il y a sans doute un Dieu, un... Dieu c’est la Nature, c’est l’Univers, mais ce n’est pas un Etre suprême qui veille sur nous, qui nous entend... et toute cette mythologie de la Vierge, des Saints et du Christ qui n’a été vu ressuscité que par ses douze apôtres qui n’ont eu qu’à inventer cette apparition... Ne vous étonnez pas d’entendre ces horreurs à propos des Gans... les Gans sont la goutte d’eau qui fait déborder le verre. Chaque fois que j’ai invoqué ce Dieu de Miséricorde, ce Dieu de Bonté, j’ai été trompée, humiliée, chagrinée ! Que je lui demande une chose sans importance ou... une chose capitale je suis sûre de ne rien avoir...
au contraire.
Que je reste à genoux des heures et que je le supplie de faire que... qu’un homme m’aime, un homme que j’adore et auquel je promets à ce même Dieu de consacrer ma vie, de sacrifier tous mes caprices, d’être une femme modèle et de ne vivre que pour faire le bien, ou bien que je le prie que les eaux de Soden me guérissent ou que... Schwarz soit présenté... c’est la même chose. Depuis que je l’ai prié de protéger mon dessin j’ai commencé à dessiner mal. Je n’oublierai jamais ma prière à Sorrente et la façon miséricordieuse dont elle fut exaucée... mais toujours ! mais tout ! S’il m’est jamais arrivé un plaisir ou une joie c’est que je n’avais pas eu le temps ou l’idée d’en parler à Mon Dieu...
Et maintenant Il va se montrer pour me punir de ce que je dis une fois écrasée, anéantie, meurtrie, je tomberai à genoux, proclamerai son existence et maudirais mes blasphèmes ! Oui, on dit qu’il existe mais il ne m’a fait que du mal... Aussi j’étais folle, je l’avais pris au sérieux comme Cassagnac ! Il faut aller à l’église dire des prières et c’est tout. Alors on croit en Dieu... Mais moi je lui parlais, je lui racontais mes peines, j’en avais fait mon ami, mon père, mon... Dieu, je m’adressais à lui pour tout... A présent je ferai comme les autres qui sont pourtant pieux et des êtres de bien.
Donc... je n’ai même plus mon Dieu pour me consoler...
Avant-hier j’ai glissé sur ma toile verte et je suis tombée au milieu du salon... il devait donc m’arriver quelque chose... c’est bête ces superstitions mais elles se justifient toujours, je croirais en Dieu s’il se manifestait la moitié autant.
Il est tard... il faut aller dormir mais avant je ferai ma prière, je prierai de me pardonner mes paroles impies de ce soir... je vais Le supplier de me ramener dans le bon chemin, de m’ôter ces doutes... Qu’il n’ait pas de bonté puisque je ne la mérite pas, mais au moins qu’il fasse que j’aie de nouveau confiance, que je sois chrétienne.

Poznámky

An unnamed fellow guest at Soden, the Taunus spa where Marie was taking the cure. She suspects him of the anonymous letter only from the half-Russian spelling of her name, and he becomes the household's bugbear over the next days (082/1878-08-16). Hostility to Jewish guests at German spas and resorts is documented from about 1870 onwards. ↩