Lundi, 22 juillet 1878

Mademoiselle, Je bénis ma lettre d’avoir provoqué irrésistiblement vos conseils. Que ne suis-je aussi irrésistible que ma lettre. Parmi vos conseils, il y en a que j’accepte. Il en est d’autres que je considère comme des plaisanteries. D’abord je ne puis pas admettre que votre guitare soit arrivée en mauvais état. Elle est partie complètement guérie de sa blessure. Comment se fait-il qu’elle se soit détraquée en route ? Ensuite je ne peux pas croire sérieux votre précepte; vous avez trop de bon sens pour penser qu’on doit se battre avant d’avoir été offensé ou même quand l’offense étant insignifiante est largement réparée. Votre idéal Cassagnac lui-même, accepte des réparations écrites. Moi qui ne suis pas un pourfendeur mais seulement un homme sérieux se faisant respecter froidement et sans bruit, je puis m’en contenter aussi. Si vous aimez les spadassins, les chercheurs de querelles je ne ferai jamais votre affaire, car j’ai l’habitude d’agir toujours honnêtement dans toutes les circonstances de ma vie. Je vais tâcher de vous écrire sans espoir de réponse. Cependant les vers que je vous ai envoyés avant-hier sont tellement mauvais qu’il m’est impossible de croire que vous résisterez à l’envie de vous en moquer et de m’adresser une lettre d’éreintement.. Un conseil appelle un conseil Payant toujours généreusement je vais vous en donner plusieurs qui à la différence des vôtres, seront tous bons. Je vous engage vivement à les mettre d’une manière indélébile et à les mettre en pratique:
I° - Paese che vuoi, essi che trovi. Puisque vous voulez vivre en France, sachez, si grande que soit votre répugnance de ressembler aux jeunes filles françaises, par vos habitudes. Contentez-vous de différer d’elles en les surpassant comme vous le faites par le charme, l’esprit et la beauté ! Tant que vous étiez à Florence, à Nice, dans des villes plus petites que Paris vous pouviez impunément paraître agir à votre guise. Vous y faisiez la mode. A Paris personne ne domine absolument. En voulant dominer on se sépare. D’ailleurs il ne convient pas à une jeune fille de trancher sur tout le monde: une jeune fille sans modestie est un monstre. Contentez-vous d’être plus belle et plus spirituelle que personne. C’est un assez grand avantage. Vous êtes belle, vous n’avez nul besoin de vous vêtir toujours de blanc, ce qui à Paris semble trop voyant, c’est-à-dire peu comme il faut. Pour être spirituelle vous n’avez qu’à laisser chanter l’oiseau de votre esprit, sans dire toujours des paradoxes, des duretés, des railleries. Préférez l’or des choses naturelles et vraies au clinquant des choses cherchées et exagérées. Voulant vivre à Paris vous avez le choix entre vos costumes toujours blancs, vos promenades en voiture toute seule, votre atelier, votre tête de mort avec laquelle vous jouez sans cesse bien que ce mort mérite le respect, quelques femmes âgées accompagnées de leurs chiens comme deux ou trois jeunes gens que j’ai vues chez vous et qui paraissaient de si étranges figures, quelques jeunes gens que vous mettez en fuite par vos railleries, des tranches de citron confites, vos interminables mémoires, le bal de l’Opéra ou bien des costumes moins voyants, des habitudes moins originales comme celle de ne pas sortir seule, un peu plus de séjour à la maison et moins de temps passé à l’atelier, la bonne société française dans laquelle il vous est si facile d’entrer et d’occuper la première place. Tâchez d’acquérir plus de modestie d’apparence, plus de bonté pour vos amis dévoués comme moi, plus de tendresse pour ceux qui vous entourent par exemple pour Mme Votre mère. J’ai peur de votre colère. Je m’arrête. Assez pour aujourd’hui, montrez-moi que vous avez du cœur et de l’esprit, dites-moi que vous voyez que je vous suis profondément dévoué et que tout ce que j’ai dit est juste. Encore une rallonge. Pourquoi vous appelez-vous Mlle de Bashkirtzsff ? Le De n’existe pas en Russie. Au reste il n’indique pas, même en France, qu’on soit noble. Il y a des gens, ayant cette particule, qui sont roturiers, d’autres qui ne l’ont pas et qui le sont. Si en Russie votre nom est précédé d’une particule qui signifie De, pourquoi ne la prenez-vous pas sans la traduire ? On dit le prince Gortchakoff, le prince Schouvaloff. On ne dit pas que je sache les princes de Gortchakoff et de Schouvaloff. C’est cela qui serait de l’originalité de bon chic, de prendre ainsi mon sermont de faire profit d’aussi bons conseils ! J’ai une si haute idée de vous que j’y compte presque. Au reste vous ne pouvez pas douter des sentiments qui m’inspirent à votre égard. Je les mets à vos pieds à titre d’hommage respectueux. A. Multedo
Je hais les vieilles femmes accompagnées de petits chiens, je fais la guerre aux miens pour toutes choses de ce genre, mais dès qu’un étranger se permet de le trouver mauvais, les querelles de familles disparaissent, dès que les miens sont attaqués je suis là pour les défendre... de même que je serai toujours là pour défendre le plus faible et braver les forts. Si j’ai copié la lettre de ce monsieur in extenso au lieu d’épingler l’original même à une de ces pages c’est que l’original est déjà renvoyé à Mont-de-Marsan sans un trait de plume de moi.
Je ne suis pas la fiancée de M. Multedo et l’étais-je que je trouverais excessivement inconvenant tout ce qu’il se permet de me dire, révélant ainsi son petit caractère, sa mesquine nature qui se venge par des inconvenances bêtes d’une plaisanterie spirituelle.
Vous savez ce que vous devez penser de toutes les choses qu’il ose me reprocher, excepté d’une; mes sorties en voiture toute seule. C’est un mensonge. Une seule fois je suis sortie seule dans notre voiture avec nos livrées, de la maison jusqu’à chez Yorke, une douzaine de maisons à traverser; c’était pour prendre Yorke et promener avec elle. J’ai eu le malheur de rencontrer le monsieur qui n’est pas un pourfendeur et de lui parler au bas de l’escalier, après quoi, je suis montée en voiture et suis allée jusqu’à chez Mme Yorke.
J’ai tremblé de colère en copiant cette lettre, j’espère qu’il tremblera d’humiliation en la recevant. Si Paul de Cassagnac me disait toutes ces choses, je ne le lui pardonnerais jamais, même à lui.
Quant à écrire de Bashkirtseff je ne le fais jamais pour les mêmes raisons que donne Multedo.
Il me prend bien au sérieux, tout de même, je ne pensais jamais en débitant mes bêtises et écrivant des plaisanteries toucher si fort.
Dire des duretés et des railleries, mais pauvre homme, je ne les dis qu’à toi. Avec les autres je suis fière mais polie.
Nous faisons connaissance de Mme Outine, femme de trente-deux à trente-quatre ans déjà mais belle à ravir et distinguée quoique pas élégante. Monsieur Multedo nie l’Art ! Il en est aux têtes de Romulus pour les jeunes filles et aux portraits de Chaplin pour les expositions. Mais je m’en suis occupée plus qu’il le mérite. Une trop forte critique est une sorte d’hommage. Et il n’a droit a rien. Je m’en moquais, je ne ferai même plus cela.
Quant au monde que nous recevons... je pendrai ma revanche cet hiver, non pas à cause de Multedo spécialement mais pour tous les autres.
Ce Multedo malgré sa bonne éducation a pour le moins manqué totalement de tact.

Poznámky

Italian proverb: "In the country you choose, you find the customs" — approximately "When in Rome, do as the Romans do." ↩
Charles Chaplin (1825-1891), a fashionable French painter of sentimental portraits of pretty women; considered by serious artists a purveyor of decorative prettiness rather than genuine art. ↩