Mardi, 16 juillet 1878

Multedo ne sait pas faire ses affaires. Il m’a envoyé ma guitare raccommodée. Vous voyez d’ici la différence qu’aurait causée une guitare neuve dans un joli étui. Rien de tout cela. Non, vrai, pauvre garçon tu n’es pas magnifique et tu as beau ressembler à Napoléon Ier, tu n’en es pas moins un homme qui ne sait pas faire ses affaires, sans parler de politesse ou de galanterie.
Sans compter que le son est devenu mauvais après la réparation. Ce cher Multedo. Et comme exprès Villemessant supprime « La Petite Correspondance ». Sans cela je ferais imprimer immédiatement que le monsieur qui a cassé une guitare avec... en s’asseyant dessus et qui l’a renvoyée collée est prié de se présenter à Soden pour qu’on la lui casse sur la tête.
Savez-vous ce que font nos Russes ? Ils jouent à la roulette, chacun est banqier à son tour mais c’est le gros Afrossimoff qui l’est presque toujours.
Les Hohenlohe ne sont pas ceux de l’Ambassade, d’ailleurs je ne m’en inquiète plus, bien qu’il y ait un jeune homme... mais les hommes me sont tous indifférents, à l’heure qu’il est, je ne préfère que ceux qui me préfèrent et le Défunt. Ce n’est qu’en pensant aux autres que je le trouve encore chez moi.
Je suis fâchée et pourquoi ? Si je ne disais pas ces choses-là je ne les penserais pas moins. Il y a des choses si... frêles, ce sont des ombres légères qui deviennent des taches lorsqu’on les écrit... et puis je ne voudrais pas trop m’avancer... supposez que le Défunt engraisse encore et devienne un paisible et raisonnable député... j’en doute mais enfin dans ce cas-là je serais bien fâchée de l’avoir pris pour l’Homme.
Eh bien dans ce cas je répéterai la même chose : c’est de ma faute.
A vous dire vrai je m’en occupe fort peu pour mieux dire point mais je suppose que vous vous en occupez et je vous en entretiens. Je le place encore dans mes fantaisies mais pas parce qu’il me plaît mais bien s’il me plaisait. Quant à y songer autrement vous comprenez bien qu’il n’en est rien. Pour moi, il est mort et bien mort.
S’il grandit je gémirai sur sa mort et me reprocherai de ne l’avoir pas empêché. C’est la vérité je vous en donne ma parole d’honneur. Je regrette de m’en détacher... et je me console en me disant que nous nous reverrons car vraiment je crois que c’est écrit et quoi qu’il arrive j’y reviendrai toujours. Cela m’a semblé pour le Surprenant mais d’une autre manière... Il me semblait que je reviendrai quelque jour à me faire faire la cour par lui à l’enrager. Eh bien, cela n’est rien d’incroyable. C’était si bête quand je pense... je n’ai cessé de le battre froid et le dernier temps quand il venait dans la loge je ne lui parlais pas pour prévenir ses mépris que je n’avais pas besoin de craindre, et puis je m’offensais de sa froideur. Le pauvre garçon me faisait une cour des plus banales et se voyant traité si cavalièrement il n’avait rien d’autre à faire qu’à s’en aller... Mais ici il y a trop d’affinités pour que je m’y sois réellement attachée pour que nous puissions ne pas nous rencontrer un jour; Il ne s’agit ni de circonférence ni de couleur, ce sont des attaches, des ressemblances purement morales et toutes puissantes.
Jusqu’à présent il est mon seul semblable et je ne crois pas que j’en trouverai un autre... Mais tout ceci n’empêche que je sois très calme et que je pleure sa mort. C’est au milieu de ces conclusions que surgissent des doutes pénibles et misérables sur sa loyauté. Et tant que ces ombres planeront sur lui je serai préservée d’en faire mon ange sur la terre tout en le reconnaissant pour mon seul semblable et tout en gémissant de jalousie s’il grandit en gloire. Dès que je ne la partage point je l’envie et je me reprocherai sans cesse d’avoir laissé consommer une telle monstruosité.
Je crois que la situation de mon esprit est définie autant que cela est possible eu égard aux petites variations de tous les jours qui ne changent rien à l’ensemble d’ailleurs.
Tout cela est mon côté idéal, mon beau côté. L’autre ne s’occupe ni du cœur, ni de l’âme ni de l’esprit, l’autre s’occupe de vanité et et des choses de tous les jours.
Je veux parvenir par la peinture ou par quoi que ce soit... Ne pensez pourtant pas que je ne m’occupe d’art que par vanité. Il y a peut-être peu de créatures aussi artistes que moi, dans tout. Vous vous en êtes d’ailleurs aperçu, vous qui êtes la partie intelligente de mes lecteurs, les autres je m’en moque. Les autres ne me verront qu’extravagante, parce que je suis bizarre dans tout sans le vouloir.

Poznámky

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