Mercredi, 10 juillet 1878

La société s’augmente de M. et Mme Afrossimoff. Mais moi je lis mon Tite-Live. Maman écrit que Multedo vient la voir, se plaint de Paris vide et dit qu’il va se battre avec un journaliste qui a insulté son père. Histoire d’imiter l’autre. Je lui ai souvent dit qu’arriver à l’âge de trente-deux ans et ne s’être jamais battu était assez bizarre par le temps qui court.
Il pleut. Je ne peux même pas m’imaginer sans dégoût que j’épouse Multedo. S’il avait 300.000 francs de rente cela passerait encore, il y aurait une excuse et à chaque révolte du cœur ou du corps je me donnerais quelque bonne raison concluante. Mais sans argent, sans amour !
Il est ambitieux le misérable, il sait que je suis ambitieuse et il veut mon argent. Quelle horreur !
J’ai répondu à Berthe et à d’autres.
Multedo dit en riant que je suis désolée du mariage de Paul de Cassagnac - Vous ne pouvez aimer personne, dit-il, mais c’était l’ambition qui parlait ! Epouser le chef, le futur chef du parti... Dans mon imbécilité j’avais oublié l’ambition, je ne pensais qu’à l’homme. C’est pour cela que j’ai laissé faire ! J’ai cru que cet homme n’était qu’un homme à bonnes fortunes; j’ai cru qu’il ne paraissait quelque chose qu’à mes yeux ! Chaque fois que j’en entends parler avec considération, respect... je rage ! L’autre jour Tchernicheff, le vieil irrésistible le nommait Enfant terrible.
- Il est très adroit, dis-je, vous verrez qu’il fera quelque chose de très avantageux de son mariage et on le regardera très bien à Paris.
- Mais, répondit-il d’un air entendu, il n’y a pas que Paris. Je sais qu’il est adroit parbleu ! C’est qu’il faut être malin pour se poser en Europe comme cet enfant terrible s’est posé.
Tout cela me revient au moment ou j’allais dormir !
Miséricorde ! Serait-ce vrai ! Serait-il un grand homme ?!! S’il ne l’est pas, il le sera...
Folle, imbécile, criminelle ! Je n’y voyais que Popaul... Parbleu Popaul peut se retrouver mais l’autre !!!
Par paresse, par sagesse avec toutes mes belles réflexions, mon expérience, mes résignations, j’ai commis la faute la plus épouvantable qui soit. J’ai laissé faire et ne me suis réveillée qu’au dernier moment ! J’en meurs de dépit. Il vous en cuira. Ah ! il m’en cuit !
Je pleurais si facilement autrefois. Maintenant cette horrible, cette irréparable faute ne m’a pas fait verser une larme.
J’ai manqué ma vie... je n’ai presque pas le désir de me refaire...
Si Cassagnac est Défunt je suis morte... car tout ce qui pourra m’arriver gloire, honneurs, argent, ne sera plus ça, ce sera beau, superbe, magnifique peut-être mais ce ne sera pas ce qui était fait exprès pour moi.