Lundi, 8 juillet 1878

Hier dimanche Multedo est encore venu, en même temps que le Pope. Si le Corse s’imagine qu’il aura des rapports avec ce personnage grâce à moi il se trompe. Il venait de chez les Gavini nous y allions. A peine y étions-nous depuis un quart d’heure que la marquise Multedo s’y précipitait, essoufflée, pas trop en toilette et visiblement envoyée là par son cher fils. La marquise à soixante-dix ans, c’est le type d’une bonne et excellente femme pas trop riche, pas prétentieuse, pas maigre, pas méchante et désirant avec passion le bien de ses enfants.
J’ai mauvais cœur, cette simplicité m’a froissée. La comtesse de Larderel mère élégante, distinguée, mince, avec des équipages superbes, m’imposait une certaine considération; et sa bonté, sa tendresse en me regardant me paraissaient excessivement agréables. Mme Multedo est excellente mais je la trouve tout naturel. L’idée d’entrer dans cette famille et de subir le mariage sans amour et sans millions me fait horreur !
A sept heures nous partons. Grand-papa voulait que je reste mais je lui dis adieu alors il m’embrassa et tout à coup il se mit à pleurer, le nez froncé, la bouche ouverte, les yeux fermés, comme un enfant ! Avant sa maladie ce n’était rien mais maintenant je l’adore. Si vous saviez comme il s’intéresse aux moindres choses, comme il nous aime tous depuis qu’il est dans cet affreux état. Encore un instant et je serais restée... Quelle folie d’être si sensible toujours !
en travers Au fond je suis enchantée de prouver que j’ai bon cœur. A chaque séparation je suis attendrie et je voudrais emporter avec moi jusqu’aux chiens qui m’adorent qui sentent si bien que je m’en vais. Imaginez-vous un être transporté de Paris à Soden. Silence de mort ne rend que faiblement le calme qui règne à Soden. J’en suis étourdie comme on le serait d’un grand tapage.
Nous y trouvons des connaissances. Mme Antonsky qui était à Nice avec sa fille que maman menait souvent aux bals; elle y allait à cette époque. Mme Antonsky nous présente son fils et sa belle-fille. On dit que c’est mauvais signe quand on tombe, ma tante l’a fait remarquer parce qu’elle est tombée en allant à Versailles. - Eh bien que vous est-il donc arrivé ? lui ai-je demandé, Cassagnac s’est marié ? Le beau malheur ! - C’est ce qui pouvait m’arriver de plus odieux - dit-elle.
Elle a raison ! elle pense à moi. Si elle n’avait rien dit... mais elle me fait regretter et plus encore ! La dernière fois que j’ai communié, j’ai demandé quelque chose et le pain consacré me tomba des mains à trois reprises. Je n’y ai pas voulu prendre garde, pourtant c’était un refus manifeste, ce qui a d’ailleurs été prouvé ensuite.
Dois-je dire mes pensées de voyage ? Oui, elles sont touchantes. [Je les ai notées dans mon carnet, en wagon.] Je me disais tout en roulant que le jour du mariage de cet homme ma vie a été manquée et que je suis aussi bien morte que lui défunt. Je m’imaginais que ce n’était qu’un nouvel ennui à passer, je me résignais ! Trop sage ! Toujours des excès ! Il fallait prendre des mesures. Mais est-ce que je savais !!! Et à présent il n’y a plus qu’à se boucher les oreilles et à fermer les yeux. Si je suis incapable d’aimer, je suis follement ambitieuse et je souffre mille morts d’être à jamais séparée de cette gloire que je suivais en silence, que j’encourageais, que j’adorais, que je partageais en secret.
Il y a quelques jours de cela j’ai écrit qu’elle le garderait. Garder de quoi ! J’étais stupide ! Marie Presseq... le gardait du mariage, mais sa femme ! Sans m’en rendre jamais compte, en cachette de moi-même je m’étais attachée à cette existence, je m’étais identifiée avec cette vie si belle depuis le premier jour. C’était peut-être pour ne pas l’envier... Et maintenant que vais-je faire ! Je l’enviais quand il n’était à personne mais sans me l’avouer je me consolais par de secrètes pensées et maintenant !... ce n’est qu’après l’avoir perdu que je sens combien je me l’avais approprié.
- J’ai perdu mes illusions sur vous, lui ai-je dit la dernière fois en fiacre. - Vous en aviez donc beaucoup ? - Oui, ce ne fut qu’en les perdant que je me suis aperçue combien j’en avais... Enfin, soyez heureux, vous avez fait une victime; je vais en Allemagne pour me guérir de l’amour que j’ai pour vous. - Quelles sont les eaux qui guérissent cette maladie ? demanda-t-il. - Oh ! ne faites pas d’embarras ! m’écriai-je, vous voulez qu’on pense que vous avez beaucoup de malades à y envoyer !
Je voulais me résigner, je m’en vantais. J’étais folle. Pour donner le change à je ne sais qui j’ai plaisanté où il fallait réfléchir, j’ai fait de la phylosophie où il fallait agir ! Cette terrible affaire est arrivée si doucement et si vite. Je m’y étais habituée de sorte que cela n’a pas paru tout d’abord. Et puis ce n’est pas une secousse violente, c’est une horrible chose qui se fera toujours sentir car Paul de Cassagnac sera toujours là marchant toujours vers la célébrité, vers la gloire, vers la grandeur. Du moment qu’il ne me regarde plus vous verrez comme il arrivera, cet homme. L’Empire reviendra et « il planera sur la France »., comme dit Multedo; avec Mlle Acard!!! J’aime autant me le dire d’avance... ça revient au même au fait. Je ne m’habituerai jamais à cela !
Je suis à Soden; il y a du temps pour méditer et pour écrire ! Quel calme énervant ! En allez-vous lire assez de dissertations sur le Défunt et sur Mlle Acard ! De quoi voulez-vous que je m’occupe ?
Le Dr. Thilenius sort d’ici, il a fait les questions nécessaires sur ma maladie et n’a pas dit comme les Français: « Bon, ce ne sera rien, dans huit jours nous vous guérirons Mademoiselle ». Demain je commence la cure.
Les arbres sont beaux ici, l’air est pur. La campagne va à ma figure. A Paris je ne suis que jolie si je le suis, ici je parais suave, poétique; mes yeux sont plus grands, et mes joues plus maigres.
Je serais peut-être plus amoureuse du Mort si l’amour me paraissait aussi irrévocablement perdu que l’ambition. On peut toujours prendre son cœur à sa femme mais on ne peut lui ôter l’honneur de porter son nom et de partager sa vie publiquement. Voilà pourquoi je suis plus colère que chagrinée.
Il me semble, par paresse peut-être, que tout est fini, que je n’aimerai jamais personne. Je ne demande pas mieux si j’étais sûre d’aimer celui-ci.... Mais je crois que je suis incapable d’aimer...
J’aurais pu l’aimer... mais je ne crois pas que je l’aime; je suis trop calme pour cela... que diable quand on aime... on n’est pas obligée de se tirer par les cheveux... Il faut des éclats et chez moi il n’y a que de la patience. On dit que les gens qui savent attendre sont forts.
Enfin nous verrons cela... d’ailleurs un autre ne le mériterait pas, je l’aimerais pour sa peau, ce ne serait ni durable ni honorable; il n’y a pas un autre Paul de Cassagnac en Europe, inutile de chercher. Je m’arrête donc à lui et ne veux pas chercher.
Mais pour cela même il faut que je parvienne. Si je pouvais me marier avec Gambetta... cela me ferait plaisir. Comment ! ma chère est-ce que nous aimons Paul de Cassagnac ? N...non, puisqu’il est mort pour mon amour, mais je crois sincèrement qu’il serait indigne de moi d’en aimer un autre. Cherchons en Europe un homme qui le vaille... Oh ! il y en a beaucoup. Il y a des ministres, des diplomates, des savants qui sont plus forts que lui, mais ces gens-là ne sont pas des remueurs de masses, ne sont pas ce sublime saltimbanque qui s’est créé un rôle qu’on blâme mais qui fait sourire avec une espèce d’admiration même les gens les plus sérieux qui s’empressent de lui jeter à la tête sa jeunesse et les folies qui en étaient les conséquences naturelles. Je déteste les gens auxquels il n’y a rien à reprocher, ceux-là ont toujours quelque vice horrible caché.
Donc voici, le Défunt est l’être le plus intéressant et le plus amusant qui existe. S’il y avait quelqu’un d’autre pour moi on en entendrait parler... Il y en a un, c’est Gambetta mais il est trop laid et trop gras et il a l’air sale. Ce n’est pas la même chose...
Voyons, je ne demande pas mieux... mais puisqu’il n’y en a pas d’autre.