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Samedi, 6 juillet 1878
Quelle horreur ! Que cela doit être dégoûtant ! J’aimerais mieux n’importe quoi... que des pieds ! Ce qui me répugne chez Multedo et chez tous les autres ce sont les pieds ! Quand les pieds sont nets, quand les pieds n’ont pas de cors il n’y a rien de plus beau au monde que des pieds. Mais en revanche !... rien n’y fait, ni beauté, ni esprit, ni richesse ! Un pied... malade est le comble de l’horreur ! J’aimerais mieux toucher un serpent... mais comment savoir si les pieds sont ou ne sont pas affreux ? Impossible, c’est pour cela que j’ai de l’aversion pour tout le monde.
Et puis le nez de Multedo... ce nez paraissait si large quand il me baisait la main. Ces narines sensuelles... Ah ! par exemple il fallait voir comment ce monsieur a rougi lorsque le petit doigt de la bohémienne Picha s’appuyait sur le sien au moment où il lui donnait du feu de sa cigarette. Ces Bohémiennes sont-elles étranges, de vrais petits chevaux arabes, mais les pauvres petites s’ennuient, elles ne parlent que le russe. Elles sont habituées à ce qu’on les régale et se promènent dans le café attendant qu’on offre des glaces ou du champagne, mais les jeunes ne boivent pas. On les appelle, elles viennent gravement, acceptent et remercient comme des jeunes filles du monde mais sans sourire ni faire aucune exclamation.
Multedo est venu pour ma guitare, il n’y avait que moi; comme c’était pour une communication je l’ai reçu. Je ne sais comment je fais, mais il paraît que je le rends idiot. Il se plaint, lui qui veut m’épouser pour moi, qui ne veut pas faire comme les Français.
Je me suis beaucoup amusée à le tourmenter pendant une heure, je le lui ai dit, je lui ai dit toute la vérité en riant mais on ne peut pas croire à de pareilles choses quand on les dit, si c’est dit avec esprit, ça amuse; si c’est bête, c’est insupportable.
Puis les autres sont rentrés et nous avons encore bavardé jusqu’à six heures. Il était trop tard pour partir, on va voir « Psyché » à l’Opéra-Comique sans Multedo. Je lui en veux de lui avoir donné ma main à baiser; il faisait beau l’autre soir et il m’aimait tant... Je ne lui pardonnerais pas cette faveur, pourtant je lui dois de la reconnaissance; grâce à lui il est démontré que je n’ai pas été amoureuse d’Antonelli et des autres.
Je mériterais d’être battue pour avoir ainsi faussé les choses, en faussant les expressions.. Aimer ! Aimer Antonelli, jamais de la vie... fi l’horreur ! Et le nez d’Antonelli, et le nez de Multedo... mais il m’amuse je voudrais pouvoir pendant une heure lui permettre de m’aimer, y assister en spectatrice., car dans tous les cas même s’il en veut à mes sous il m’aime follement avec les sens... il ferait tout pour m’avoir. Voyez-vous mes chers, si j’étais femme et si j’avais besoin de cet homme, je pourrais en faire n’importe quoi rien que pour... Je commence à comprendre certains faits historiques et dans les romans aussi...
- Nous ne nous comprendrons jamais, lui ai-je dit, mes sentiments sont là-haut; tandis que les vôtres sont par terre. Pourquoi donc vous étonner si on marche dessus ?
Je lui ai demandé comment on se mariait en France, en réponse à ses propositions de mariage, le raillant sur son futur mariage « car moi je ne vous épouserai jamais » et puis je suis mineure, ma signature au contrat ne vaudrait rien n’est-ce pas ?
C’est amusant de plaisanter de choses si sérieuses quand on vous en parle sérieusement. Je ne veux pas refuser net après toutes ces moqueries qu’il subit si bien, ce serait m’en faire un ennemi et c’est encore trop tôt à Paris à cause des Gavini qui l’aiment.
Toutes les joies à la fois ce feu-Cassagnac; lisez la note du « Figaro ».
Tout en écoutant la musique j’ai eu comme une peur, un froid moral. Cela m’est venu tout d’un coup, je le savais d’ailleurs mais jamais cela ne m’avait effrayée sérieusement. J’ai un grand ennemi dans le Défunt. Tout trépassé qu’il soit il me fera du mal. Quand Edmond m’annonçait un ennemi en le qualifiant de casseur d’assiettes, de matamore j’étais bien loin d’y croire, et pourtant cela m’avait serré le cœur, non que j’eusse des pressentiments, non, mais de la crainte et de la peine. En un instant je me suis figurée à l’Opéra avec Mme Gavini, radieuse et causant avec tout le monde et et voilà que tout à coup la conversation s’arrête, le sourire disparait et je suis glacée par le regard noir et calme du Défunt qui pèse sur moi, qui me magnétise à dessein et qui jouit de la peur qu’il me fait.