Samedi 11 mai 1878

Moi, Schaeppi et la tante Marie, allons à l’Exposition voir les tableaux et admirer don Carlos en nature, qui est l’homme le plus magnifique et le plus royal que j’aie jamais vu. Il dépasse en distinction nos grands-ducs et notre Empereur.
Qu’on l’habille comme on veut, qu’on le mette n’importe où, chacun s’arrêtera involontairement et demandera : qui est cet homme ?
Il n’est pas possible de nier la race et lorsque les gens de race sont laids ou qu’ils n’ont pas l’air, c’est croyez-le qu’il y a quelque tricherie dans les provenances. On ne peut pas être plus souverain, plus haut et plus aisé que don Carlos. Si cet homme était intelligent comme un autre, il serait trop ! Il n’est pas tout à fait bête mais endormi et il n’y est jamais. Beaucoup me l’on dit, même Paul de Cassagnac.
Grâce aux samedis du cirque nous n’aurons sans doute personne et nos samedis tirent à leurs fins.
Je m’étais à moitié endormie et si délicieusement quand est arrivé M. de Morgan qu’on n’a pas reçu. Maman est malade. J’avais donné d’avance l’ordre de ne laisser entrer aucun blond de quelle nuance qu’il soit. En fait de bruns je ne connais que Cassagnac. Quel ennui ! J’avais interrompu mes écritures, je dormais si délicieusement et l’art m’a réveillée pour que je pense de nouveau que c’est désespérant de n’être rien et que je voudrais bien avoir un salon politique.
Et je dormais si agréablement !
L’important c’est de ne pas devenir folle jusqu’au mois d’octobre, pendant la saison où il fait beau et où presque tous les plaisirs se passent dehors; en cette saison il est extrêmement difficile de faire la sourde oreille... elle ne fait que commencer et je l’envisage avec un chagrin mêlé de terreur. Elle ne fait que commencer c’est vrai mais elle finira, c’est aussi vrai, dans six mois. Six mois pendant lesquels on me taquinera comme un chien enchaîné. Eh bien dans six mois ce sera fini.
Il vaut mieux que je pense à tout cela tout d’abord, que je m’exagère les déchirements, que j’en aie raison dans mon esprit et que j’en prenne immédiatement et bravement mon parti. Je suis extrêmement enragée d’être obligée d’être si sage. Mais entre deux choses je dois choisir une.
La sagesse qui m’humilie parce que j’y suis forcée.
La rage qui ne me tuerait peut-être pas tout à fait mais qui estropierait mon existence et dame on ne vit qu’une fois.
Je viens de me lever du lit exprès pour exprimer des scrupules car enfin écoutez, si j’étais si extraordinaire que tout cela le monde s’en apercevrait.
Je nie absolument les mérites incompris. On ne les connaît pas, donc ils n’existent pas.
Tout le monde dit... ce qu’il dit. Mais moi je n’estime par un esprit qui ne rapporte rien, le mien est tel.
Mais le monde ne me connaît pas. Il y en a beaucoup qui m’ont vue, il n’y a presque personne qui me connaît, ceux qui m’ont connue m’ont connue enfant, si au temps d’Audiffret j’avais eu mon jugement d’aujourd’hui je serais peut-être une petite reine à Nice... oui, mais je me serais peut-être abrutie. Aussi je ne regrette rien.
Comment ! je viens m’accuser et au lieu de cela je me défends !
Je le répète, Cassagnac, par lui-même est tout ce qu’il y a de plus amusant au monde mais il n’est pas de ces hommes qui font ressortir les qualités des autres, autrement... tenez il faudrait conclure que je suis tout le contraire de ce qu’on dit. Quelle est la femme que Cassagnac a placée sur un piédestal par son amour ou par son amitié ? Il n’y en a pas une. M. Thiers à la bonne heure, il a créé Mme Troubetzkoy qui avait... les éléments nécessaires. Mais Cassagnac se prend pour d’Artagnan et va fréquenter les nobles seigneurs en plaçant ça et là quelques phrases à sensation imitées de Dumas dans « Les Mousquetaires » ou dans « Le vicomte de Bragelone ».
Ça ne l’empêche pas d’être tout ce que j’ai dit dans les livres précédents, mais cela vous prouve que je ne dois pas trop me désoler.
Oui, à présent il faut m’attendre à entendre un de ces jours que cette créature a fait pour quelqu’un ce que je l’ai déclaré incapable ou pas désireux de faire.
J’ai fait une fois à Nice un rêve, le rêve des cinq étoiles qui tombent du ciel. Je l’avais mal interprété. Je crois à présent que les cinq étoiles signifiaient cinq années de chutes, de bouleversements, d’ennuis.
Il y a bien quatre ans de cela, il ne m’en reste donc plus qu’une.
Il faut faire une chose... rester folle, puisque je ne puis être autrement, mais ne pas me cacher quand j’ai envie de dire des choses sérieuses.
D’ailleurs tenez... je crois que j’en suis capable.
Et puis, puisqu’il se marie comment diable voulez-vous qu’il pense à autre chose, à une autre femme surtout.
Il fera une célébrité de sa demoiselle Acard et ils pourriront tous deux ensemble.
Je reprends, j’en suis capable, tout à fait, j’en suis sûre. Bien. Mais où voir du monde ???
Fichez-moi donc la paix, vous allez voir ça. Le beau mérite d’arriver facilement ! Je n’ai que moi et j’arriverai.

Poznámky

Don Carlos (Carlos de Borbón y Austria-Este, 1848-1909), Duke of Madrid, the Carlist pretender to the Spanish throne, then living in exile. ↩