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Mardi 23 avril 1878
Par pitié et sympathie pour la femme suédoise je vais apprendre le suédois avec les Suédoises et un petit livre cela me sera facile sachant déjà l’anglais et un peu d’allemand. J’ai ressenti le bonheur de Giselle et de Balzarono, à présent je sympathise avec la femme suédoise. Mais elle ne le mérite pas, elle laisse faire. J’aurais tué tout le monde... si j’aimais vraiment.Mon salon est éclairé par une lampe particulière qui rappelle les vieux castels, le squelette, la harpe, les livres, les cahiers, les morceaux de bois, les chassis, les ficelles, le pupitre tout le diable enfin est d’un effet tout à fait étrange. Au milieu de tout cela je me promène, chante, joue, lis... Je vais refaire de la chimie une fois installée dans un hôtel à nous que nous voulons louer. J’ai découvert des vieux cahiers de chimie. Quand je serai déjà peintre j’apprendrai la déclamation, j’ai une voix et des gestes faits pour jouer la tragédie. Si Dieu me donne la santé et le temps je ferai de tout, je fais déjà beaucoup mais je commence seulement, dans deux ou trois ans tout cela sera perfectionné et je serai en état de me faire admirer.
Je me suis fait une existence digne d’envie. Chaque instant est employé utilement et il m’en restera toujours quelque chose. Je suis heureuse, si heureuse que le mariage de Popaul ne me contrarie plus autant. Ce n’est peut-être pas vrai... Oh ! si. Les nouvelles désagréables sont toujours vraies. Quelle saleté ce sera bon Dieu ! Il se sent vieillir et il se marie, il se retire comme les grandes chanteuses au moment où l’on dira encore : quel dommage !
Cette affaire va troubler Paris pendant quinze jours mais ce sera la dernière fusée d’un beau feu d’artifice. Ce sont ces quinze jours que je redoute avec mon caractère envieux et vaniteux. Pourvu qu’il n’engraisse pas, disais-je, je saurai le retrouver.
C’est changé maintenant, il est perdu pauvre garçon. Qui donc vais-je retrouver ?? Moi qui avais le projet de le retrouver plus tard et d’en faire l’élu. Il m’allait et je ne craignais qu’une chose, c’est qu’il engraissât. Il faudra en trouver un autre... Pareil ? C’est impossible. Il y a des seigneurs anglais et russes et même français millionnaires, fous, amusants, originaux qui peuvent intéresser, affoler, amuser. Il y a des hommes sérieux et intelligents qui méritent les meilleurs sentiments. Mais il n’y a qu’un Paul de Cassagnac, eh bien ! Ecoutez. S’il se marie je ne le regretterai plus parce qu’en se mariant il prouvera qu’il est autre que je le croyais. Je ne lui aurais pardonné cela qu’en ma faveur. C’est comme un jour que je le pressais de me dire quelque chose il me demanda si je voulais le pousser à manquer à sa parole.
- Mais oui, dis-je, si c’est à mon profit.
Il y a quelque temps je ne comprenais pas ce que c’était que la souveraineté de l’intelligence; je croyais Antonelli un homme d’esprit et en effet pour un jeune homme du monde il n’est pas bête. C’est comme une chanteuse de salon comparée à la Patti.
Le croiriez-vous avant de demeurer à Paris je ne connaissais rien de la grande fournaise intellectuelle du monde; toutes les célébrités ne sont pas à prendre. Les peintres peuvent être et bêtes et ennuyeux. Les savants sont trop absorbés, les poètes ont souvent du linge pas propre, les acteurs... fi ! les auteurs.. n’ont de charme que dans leurs écrits... ont dit qu’Alexandre Dumas en avait ailleurs... j’en ai été entichée rétrospectivement.
J’aurais été folle de Mirabeau ou d’un roi parce que c’est un roi, mais un simple mortel qui s’élève et grandit par sa volonté et son mérite est l’égal d’un roi surtout lorsqu’il n’est pas fils d’un cordonnier et peut montrer quelques parchemins. On dira que c’est bête mais non je vous assure que c’est énorme et personne ne peut se dérober au prestige de « ces vieilles idées » qui sont éternelles et par conséquent ne peuvent être ni neuves ni vieilles.
Maintenant mes chers amis vous savez en quelle estime je tenais l’homme qui va prendre un bain dans de la lessive domestique, j’espère que vous lui rendrez justice car vous ne doutez pas de mon génie.
Un homme politique, un tribun, le soutien d’une cause, d’une idée, le chef d’un parti puissant encore quoiqu’on dise. C’est une espèce de gloire universelle qui est toute en lui et qui s’étend à tout. combien c’est plus brillant quoique plus frivole qu’un talent spécial qui a travaillé une chose qui s’est attaché à un objet, qui est plus grand peut-être mais qui n’est à la portée que des gens d’une certaine intelligence, oui tandis que l’autre est à la portée de tout le monde, depuis les portefaix de chemin de fer jusqu’aux grands rois de ce monde. Que ne puis-je écrire ce que je pense. Je m’exprime mal et cela me fait de la peine pour ce que je veux dire.
Mais je suppose qu’il y a des gens qui ont déjà dit la même chose mais mieux et plus correctement.
Si je pouvais seulement lire... mais cela me détruit la vue pour le dessin. Onze heures je vais me coucher, calme, contente, reine.
dans la marge
en travers 1880. Engourdie.