Mercredi 10 avril 1878

A une heure comme je retournais à l’atelier j’ai rencontré Paul de Cassagnac sur le boulevard. J’étais en coupé et habillée en Suissesse, à dire mal, au premier abord ne me reconnaissant pas, il m’a prise pour une femme charmée de son bel extérieur et il regarda attentivement dans la voiture; j’ai fait tourner en disant au cocher d’arrêter auprès de « ce gros monsieur ». Le fait est qu’il paraissait bien engraissé et pas du tout le bel idéal.
Nous avons causé pendant quelques minutes, il m’a dit en peu de mots ce que vous lirez dans « Le Pays » du jeudi 11 avril que je conserve pour vous.
Voici l’article de Cassagnac :
Je n’étais pas à Paris hier, et il m’était difficile de répondre moi-même à cette question de la France :
Colonne 6 de la première page du Pays du 11 avril 1878 : début de l'article de Paul de Cassagnac sur l'élection de M. Gent, « Je n'étais pas à Paris hier… »
Le Pays, 11 avril 1878, p. 1 — article de Paul de Cassagnac (début) gallica.bnf.fr / BnF
Bas de la colonne 6 de la première page du Pays du 11 avril 1878 : suite de l'article de Paul de Cassagnac, avec la citation de La France
Le Pays, 11 avril 1878, p. 1 — article de Paul de Cassagnac (suite) gallica.bnf.fr / BnF
Haut de la colonne 1 de la deuxième page du Pays du 11 avril 1878 : fin de l'article de Paul de Cassagnac, signé P. de C.
Le Pays, 11 avril 1878, p. 2 — fin de l'article de Paul de Cassagnac, signé P. de C. gallica.bnf.fr / BnF
Quelle va être la position de M. Paul de Cassagnac, - vaincu à Auch dans la personne de son candidat M. Peyrusse, à l’égard de son collègue M. Alphonse Gent, victorieux à Orange , avec 2.000 voix de majorité sur M. le marquis de Biliotti ?
J’ai été vaincu, c’est vrai, mais après trois invalidations et six scrutins, dans lesquels j’ai triomphé cinq fois.
S’il y a une défaite honorable, c’est celle-là, d’autant que la majorité de M. Peyrusse était petite et flottait entre cinquante et six cents voix tout au plus.
Mais cela ne change rien à ma position vis-à-vis de M. Gent.
Je pense comme avant qu’on a tort d’être l’amant de sa sœur, et ce n’est pas une raison, parce que les électeurs de Vaucluse trouvent cela fort naturel, pour que je modifie mes goûts de famille.
Les électeurs peuvent nommer un député, mais ils sont hors d’état de changer les lois humaines et de proclamer l’excellence de l’adultère incestueux.
Tous les bulletins de l’urne y passeraient sans laver la souillure, comme dirait Musset.
M. Gent élu député demeure le M. Gent que nous connaissions, et son succès ne modifie en rien nos sentiments à son endroit. Il prouve tout au plus que ses électeurs ont d’autres idées que nous en matière de morale, et voilà tout !
Notre ami Albert Rogat avait hier répondu à la France.
Une question en appelle une autre.
Quelle va être la position de la majorité républicaine de la Chambre qui a patronné et qui a réussi à s’agréger un collègue qu’elle sait, à n’en pouvoir douter, adultère incestueux ?
Ce matin la France riposte; « Quoique M. Alphonse Gent l’ait emporté de plus de 1.700 voix sur son concurrent le marquis de Biliotti, et qu’ainsi le suffrage universel ait souverainement prononcé le Pays commet l’inconvenance et l’imprudence de persister dans sa guerre d’impunité contre le député d’Orange.
Aujourd’hui MM. Alphonse Gent et Paul de Cassagnac font tous les deux partie de la même Assemblée; le Pays ne voit donc pas que la persistance des injures dont son directeur a refusé réparation par les armes expose le député du Gers à ce que le député de Vaucluse, le heurtant, lui dise: « Un de nous deux est de trop dans cette enceinte... Vous avez le choix ou d’en sortir, ou de vous donner à vous-même un démenti ». D’abord ce n’est pas nous qui avons commencé. On s’est servi de la nomination de M. Gent comme d’un argument contre nous.
Le Pays a simplement répondu que l’argument était stupide.
On a insisté, le Pays a insisté.
La France rappelle que nous avons refusé une réparation par les armes à M. Gent.
A quoi bon ?
La France estime-t-elle que le duel soit fait pour protéger les saletés et les cochonneries et empêcher qu’on les flétrisse ?
Ou la Gazette des Tribunaux a dit la vérité, ou elle a menti.
Si elle a dit la vérité, peut-on avoir une affaire d’honneur avec M. Gent ?
Si elle a menti, qu’on nous le prouve, et nous ferons des excuses bien volontiers.
Pour ce qui concerne le heurt que la France conseille imprudemment à M. Gent, nous l’attendons avec une sceptique curiosité, nous souvenant que le colonel Tallandier ne cassa qu’un bras à son beau-frère, ce qui nous laisse tout le reste à démolir, si cette nécessité nous était imposée par les besoins de la légitime défense. P. de C.
Je tremblais comme une feuille quand je l’ai vu s’approcher de la voiture; c’est comme si j’avais cinquante mille choses à me reprocher vis-à-vis de lui; puis en parlant j’ai un peu oublié cette peur. Il est arrivé depuis ce matin huit heures. Je suis rompu !
Le fait est qu’il avait l’air bien ravagé. Il y a de quoi, moi qui ne suis ni homme ni Française j’ai été étrangement surprise par l’élection de M. Gent. C’est une saleté pour les républicains eux-mêmes. On pourrait être républicains, mais plus proprement. Et puis et surtout les six scrutins pour M. Peyrusse. Enfin ! tout cela n’empêche pas que mon cher grand homme n’ait la peau du cou en mauvais état. J’espère que l’air de Paris et les soins de sa chère femme suédoise arrangeront tout cela. Je suis arrivée à l’atelier toute riante, songez-donc j’y pensais au moment où je l’ai rencontré.
Seconde leçon d’anatomie. M. Angé me respecte sans doute, c’est à moi qu’il s’adresse principalement et c’est à moi qu’il donne les planches, les os, etc.
Berthe qui était allée se promener avec sa sœur et Dina s’est enfuie avec Lancaster. Elle est entrée dans un magasin en priant de l’attendre et elle a filé par une autre porte.
Je le prévoyais, cet homme dégoûtant devait la salir.
Madame Yorke qui était dans le secret et qui n’avait invité Dina que pour avoir un témoin de sa prétendue innocence est une petite femme honnête au fond peut-être mais dissolue à la surface et sans plus de principes que d’amants. Elle et leur sœur aînée qui est une demoiselle bien élevée et comme il faut et une femme de cœur, sont accourues ici vers six heures pour rassurer Dina de la part de Mme Boyd et pour nous prier de taire l’affaire.
Je ne suppose pas qu’il soit agréable de ne retrouver la candide enfant que le lendemain... Pourvu qu’il consente à l’épouser maintenant. Je vous dis que c’est un vilain homme ! Je ne l’ai entrevu qu’une fois, c’est un vilain homme.
Qu’une fille tombe, mais ce que je hais ce sont ses récriminations, ses larmes ensuite. Ou bien abstenez-vous ou bien acceptez franchement la position et ne vous plaignez pas. C’est bas, c’est sale, c’est dégoûtant ! Il ne vous aime pas assez pour vous épouser et si vous osez l’aimer sachant cela ce n’est plus de l’amour c’est de la bestialité. [Quelques mots cancellés] L’amour résiste à l’oubli, à la trahison mais sa délicatesse, sa divinité ne peut pas résister à cette espèce de sentiment inachevé, pitoyable, bas que cet homme a pour vous.
Je suis allée voir Mouzay avant que son monde ne fût arrivé; elle reçoit les mercredi. Je me conduis vraiment en Cassagnac, elle fait tout pour moi et je ne lui fais même pas de politesses. Il fallait aller et je suis allée. Quel bon accueil, ces excellentes créatures me prennent au sérieux, me croient vraiment quelque chose de supérieur. Je leur ai mangé une tablette de chocolat et lu l’article du « Pays. »
La réflexion que j’ai faite lundi sur le nez de Multedo est juste. Au surplus il doit avoir un affreux caractère.

Poznámky

Le Pays, Thursday 11 April 1878, pp. 1–2 — read the issue on Gallica (BnF). The article, signed P. de C. (Paul de Cassagnac), answers La France on the election of Alphonse Gent as deputy for Orange. ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 1, col. 6); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «il m'était difficile de répondre à cette question de la France.» ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 1, col. 6); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «le marquis de Bilioni». ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 1, col. 6); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «six cent voix». ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 1, col. 6); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «le M. Gent que nous connaissons» and «en matière de morale et voilà tout.» ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 1, col. 6); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «Une question en appel une autre». ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 1, col. 6); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «l'impudence de persister». ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 1, col. 6, and p. 2, col. 1); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «font tous deux partie», «le Pays ne voit donc pas que le député du Gers à ce que…» (the words «la persistance des injures dont son directeur a refusé réparation par les armes expose» are missing, which leaves the sentence incomplete) and «ou de donner à vous-même un démenti». ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 2, col. 1); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «On a insisté !» ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 2, col. 1); the printed edition (Mon Journal t. 11) ends the sentence without a full stop. ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 2, col. 1); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «qu'on les flétrisse !» ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 2, col. 1); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «Si elle a menti qu'on nous le prouve, et nous ferons des excuses bien volontiers ?» ↩
Corrected from Le Pays (11 April 1878, p. 2, col. 1); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «la légitime défence» and the signature «P.de G». ↩