Je dormais vraiment en écrivant hier. Cette nuit sans sommeil me rend nerveuse, combinée avec la lecture de tous les journaux où l’on reproduit et commente le discours de Cassagnac, où l’on décrit son duel. J’ai par dessus la tête de ce nom de Paul de Cassagnac. Doit-il être heureux ce misérable ?
Don Carlos, Paul de Cassagnac et les mandarines que je mange toute la journée et qui sont sèches et trop douces, tout cela m’abrutit, sans compter l’agitation qui règne dans les rues, les cars, les sifflets, le bruit qui me rappellent le dernier acte de « La Traviata », il va sans dire que je suis Violette et que le carnaval auquel je suis étrangère me rend triste. Bah ! je ne suis pas la seule. Tout le monde n’a pas le bonheur de ce misérable Cassagnac.
Vraiment il a une chance qui devient insultante à la fin. Je garde les journaux, mais l’article du « Figaro » je l’attache à cette feuille-même tellement c’est drôle.
Coupure de presse · Le Figaro, 3 mars 1878, « Pourquoi M. de Cassagnac avait demandé le huis-clos » (Figaro Pic-nic)
Pourquoi M. de Cassagnac avait demandé le huis-clos12
Le Figaro, 3 mars 1878, p. 1 — « Figaro Pic-nic » : « Pourquoi M. de Cassagnac avait demandé le huis-clos » (lettre de Paul de Cassagnac) gallica.bnf.fr / BnFLe Figaro, 3 mars 1878, p. 1 — le compte rendu de 1836 (colonne 4) gallica.bnf.fr / BnF
Nous recevons la lettre suivante :
Mon cher Périvier
A propos de l’incident soulevé à la Chambre par l’allusion que j’ai faite à certains antécédents de l’adversaire de M. de Billiotti, dans l’élection de Vaucluse, vous me demandez communication, pour le Figaro, des documents que j’avais entre les mains, que je n’ai pas pu lire à la tribune, et pour lesquels j’ai demandé au besoin le huis-clos. Je n’ai pas d’objection à vous donner, ce document est tout au long dans l’Annuaire historique de Lesur, année 1836, page 153, et dans la Gazette des Tribunaux.3
Je vous le livre sous ma responsabilité personnelle et légale.
Poignée de mains,
Paul de Cassagnac
Voici le document en question :
Le 18 février 1836, comparaissait devant le deuxième Conseil de guerre de la Seine le lieutenant-colonel du 46^e^ de ligne, dans les circonstances suivantes :
M. le lieutenant-colonel Talandier épousa, en Provence, en 1827, Mlle Virginie G..., alors âgée de vingt ans. De ce mariage sont nés deux enfants. Jusqu’à ces derniers temps, rien n’avait troublé la tranquillité du mari, qui avait une confiance entière en sa femme. Son régiment vint à Paris, et, peu de temps après, le frère consanguin de la femme y arriva pour continuer ses études; il fut reçu par son beau-frère, qui l’admettait à sa table toutes les fois qu’il le désirait. Le jeune homme renouvela ses visites avec une assiduité, qui éveilla les soupçons du mari; mais le lieutenant-colonel repoussait toutes les idées qui venaient l’assiéger; il n’osait croire à un adultère et bien moins encore à un inceste.4
Cependant, ce que le mari osait à peine soupçonner, les domestiques l’avaient observé. Poussés pas un sentiment de curiosité, ils avaient acquis la preuve indubitable de la culpabilité de leur maîtresse. La conduite de celle-ci devint même si libre et si familière avec M. Alphonse, que les gens de service éprouvaient un certain embarras lorsqu’ils se trouvaient dans le salon en même temps que ce jeune homme : par discrétion ils s’éloignaient, et bientôt, de la cuisine, ils entendaient les témoignages de tendresse que se prodiguaient les5
deux amants.
M. le lieutenant-colonel communiqua à sa femme ses craintes et ses soupçons; elle repoussa avec aigreur ces imputations; cependant, comme elles étaient fondées, le mari voulut en acquérir la preuve de ses propres yeux.6
Le 21 janvier, M. le lieutenant-colonel lui fit part d’une invitation qu’il avait reçue pour aller au bal le 25 du même mois, bien persuadé qu’elle saisirait avec empressement cette circonstance, afin d’engager son frère à venir dîner avec elle. Cette prévision du mari ne fut pas trompée; Alphonse fut invité et assista au dîner. Malgré les cruels pressentiments auxquels son cœur était en proie, le lieutenant-colonel, pour n’exciter aucune défiance, fut obligé de se contraindre et de faire bon accueil à son jeune beau-frère.
Enfin, l’heure de se disposer pour le bal arriva. Un domestique alla chercher une voiture et, à neuf heures, le mari descendit, laissant le jeune homme dans le salon, après avoir reçu de lui une poignée de main fortement serrée. La femme, quoique nu-tête, voulut accompagner son mari jusque dans la rue et, avant qu’il montât en voiture, elle l’étreignit avec la plus vive effusion de cœur en lui souhaitant beaucoup de plaisir dans sa soirée dansante.7
A quelques pas de distance de la maison, M. le lieutenant-colonel renvoya son cabriolet et rentra secrètement; il se rendit dans la chambre de son domestique, et, après s’être concerté avec lui, il alla prendre ses deux pistolets chargés; il s’avança vers le salon et, à l’aide de deux trous qu’il avait fait pratiquer dans la porte, il put se convaincre que l’adultère incestueux était flagrant. Dans ce moment difficile à décrire, un mouvement convulsif saisit le mari, qui ouvre précipitamment la porte et s’élance sur le couple criminel. Aussitôt le jeune frère se relève, et reçoit le premier coup de pistolet, qui ne l’atteint qu’au bras gauche; la femme restée couchée sur le canapé, la figure seule couverte de ses mains, reçoit le second coup, qui la blesse également au bras gauche.8
Quoique blessé, le jeune homme se précipite sur le lieutenant-colonel, et il engage une lutte dans laquelle il fait de vains efforts pour terrasser son adversaire; frappé violemment à la tête, avec la crosse du pistolet, il prend la fuite, tandis que la femme s’était traînée dans la cave, où ses gémissements appelèrent bientôt les gens de la maison.9
Le lieutenant-colonel, resté seul dans le salon, fit aussitôt prévenir le colonel et le chirurgien-major de son régiment, ainsi que le commissaire de police du quartier...
C’est à raison de ces faits que M. le lieutenant-colonel Talandier comparut devant le conseil de guerre. Le président ordonna le huis-clos pour la déposition du domestique et de la cuisinière qui avaient des détails trop techniques à donner pour que cette partie de l’audience pût être publique.10
M. le commandant-rapporteur Mévil, au commencement de son réquisitoire, s’exprima ainsi: « Le fait de l’adultère incestueux est établi, et la double tentative de meurtre est également constante; mais l’inculpé se trouve dans le cas d’une tentative de meurtre excusable, et prévue par les articles 2, 304, 324 et 326 du Code pénal ordinaire. La question ainsi posée et résolue dans le sens de l’accusation, emporterait encore une peine ; mais le Code n’a pas pu prévoir le cas où l’adultère serait incestueux, et cette circonstance si11
extraordinaire, qui a dû augmenter l’exaspération de M. le lieutenant-colonel inculpé, nous paraît aussi un motif de le recommander à votre indulgence. »12
Inutile de dire que le lieutenant-colonel fut acquitté à l’unanimité des voix.13
Détail assez curieux : c’est ce même colonel Talandier qui, quelques mois plus tard, arrêtait le prince Louis-Napoléon dans l’affaire de Strasbourg.
Tels sont les faits auxquels M. de Cassagnac a fait allusion.14
Nous ne comprenons pas bien les contradictions qui se sont produites à ce sujet dans les rangs de la gauche et spécialement de la part de M. Albert Joly, prétendant qu’il avait la preuve contraire de ce qu’avançait M. de Cassagnac.
Le fait en question a été rappelé par les républicains eux-mêmes, aux élections de 1868, à l’époque où M. Gent était, dans un arrondissement de Paris, le concurrent de M. Emmanuel Arago.15
Du reste, quant à la preuve contraire, si quelqu’un peut la produire, nous l’enregistrerons avec empressement. »16
Quant à l’horrible accusation contre Monsieur Gent, il faut vraiment être enragé pour aller dénicher une pareille horreur, mais j’aime bien cette méchanceté, je l’aurais faite pour perdre un ennemi.
Marcuard m’écrit.
Lettre recopiée · Lettre de F. de Marcuard, Florence, [jeudi] 28 février 1878
Votre aimable lettre de Samedi vient de me parvenir. Je vous en remercie mille fois. Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire le Carnaval est nul, ni corso, ni bals, ni rien. Du reste il est fini et la semaine prochaine nous entrerons en Carême. Les courses auront lieu ici et à Naples, comme l’année passé. Et si cela peu vous décider, nous serons charmés de vous avoir. Melissano est ici. Je ne l’ai pas vu depuis quelques jours, il est indisposé et j’ai eu des parents ici, qui m’ont pris tout mon temps pour leur montrer les galeries et les amusements de Florence.
Comment pouvez-vous penser à Mlle Alexandrine pour moi. Je la trouve très aimable mais je ne lui ai point fait la cour. M. des Perrières est un faiseur de cancans. Vous avez du reste vu de suite par ma manière d’en parler que je n’ajoutais point foi à ses paroles. Il a fait beau temps jusqu’à présent, aujourd’hui cela commence à se gâter.
Alexandre est ici, il parle toujours de se marier, de se ranger, cela ne vous tente-t-il point ?
Dites bien des choses de ma part à la jeune harpiste de mon cœur. J’irai aujourd’hui chez Melissano et lui demanderai s’il retourne à Naples, puisque vous tenez à sa présence. Je le suspecte d’être mal, très mal dans ses affaires mais je ne parle jamais de ces choses avec lui. Il y a quelques soirées, ce soir bal au Skating, mais il y a bien peu
d’animation cependant ne vous laissez pas empêcher par cela de venir, des vacances vous feront du bien, vous vous fatiguez trop, vous avez embrassez votre art avec une passion et une ardeur trop violente, vous vous retremperez dans le climat d’Italie, vous puiserez de nouvelles forces, ou de nouvelles idées dans la contemplation des chefs-d’œuvre(s) que vous verrez maintenant sous un autre point de vue qu’auparavant.
Ecrivez-moi ce que vous décidez je ne quitte plus Florence.
Je vous répète que tout ce qui pourra vous être agréable sera mis
à vos pieds.
J’attends de vos nouvelles et me dis toujours votre très dévoué et obéissant.
F. de Marcuard
Mme Van Schaick, qui demeurait au premier de votre maison des Champs-Elysées est ici pour quelques jours. Le bruit avait couru de la mort de votre grand-père je l’ai démenti et espère qu’il continue à aller mieux. Mille choses à votre famille.
Il y a des gens comme ce misérable député qui ont tout et d’autres qui sont comme moi.
Poznámky
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 3); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «Pourquoi M. de Cassagnac avait demandé le huis clos».↩
Le Figaro, no. 62, Sunday 3 March 1878, p. 1 — read the issue on Gallica (BnF). The letter and the 1836 report appear in the «Figaro Pic-nic» column at the bottom of columns 3–4 of the front page.↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 3); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «A props», «l'adversaire de M. Billioti, dans», «lire à la tribune et pour lesquels», «page 153 et dans la Gazette».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 3 and col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «épousa en Provence», «Mlle Virginie G... alors».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «maitresse», «Poussés par un sentiment», «et bientôt de la cuisine», «témoignages de tendresses».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «M. le lieutenant-général communiqua», «ses craintes, et ses soupçons».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «l'heure de se déposer pour le bal», «La femme quoique nu-tête voulut».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «prendre les deux pistolets chargés», «s"avança vers le salon», «l'adultère incestueux été flagrant», «couverte de ses mains reçoit le second coup».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «à la tête avec la crosse», «ses gémissement appelèrent».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «M. le lieutenant-colonel Talendier».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «dans le sens de l'accusation emporterait encore une peine : mais le Code».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «qui à dû augmenter».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «fut acquité à l'unanimité».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «Tels sont les fait auxquels».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «dans l'arrondissement de Paris».↩
Corrected from Le Figaro (3 March 1878, p. 1, col. 4); the printed edition (Mon Journal t. 11) reads «Du reste quant à la preuve contraire».↩