Mardi 12 février 1878

On m’a trompé sur l’heure pour me prendre ma place et puis Amélie et deux autres canailles ont assuré qu’elles ne m’avaient rien dit et que je m’étais trompée moi-même.
Ce mensonge comme tous les mensonges m’a révoltée d’autant plus que, je dois le dire à la louange de l’espèce humaine, celles que j’avais défendues lors de l’affaire des Suissesses n’ont seulement pas prononcé un mot pour dire que j’avais raison.
Je le dis pour qu’on le sache, autrement je n’ai pas besoin de protection ne criant que lorsque je suis dans mon droit.
Ce matin déjà je ne pouvais pas du tout travailler, je ne voyais rien et l’après-midi Berthe est venue, et je me suis donnée congé. Elle est folle de son bras et je crois qu’un de ces jours nous allons nous déguiser et le suivre pour savoir s’il trompe Berthe. Nous serions accompagnées de loin par Popaul... l’occasion de le faire venir est bonne, j’ai le beau (?) rôle, mon amie aime, elle veut s’assurer de la parole de cet homme, son bonheur en dépend, je me risque par dévouement etc. et en même temps j’ai occasion d’écrire à Cassagnac. Mais... cette coquine de Berthe est capable de se faire reconnaître et de raconter qu’elle se dévoue pour Cassagnac et moi. Après le masque je m’en défie et je ne lui pardonnerai jamais, jamais, jamais, jamais. Dans toutes les choses il m’arrive de gâter l’affaire, eh bien cette fois j’ai au moins la satisfaction de me dire que ce n’est pas ma faute et cela soulage.
J’ai télégraphié vers sept heures à Cassagnac de venir s’il le pouvait ce soir aux Italiens, nous avons à lui parler.
Signé : Suzanne, Georges.
Nous sommes allées aux Italiens et il n’y est pas venu naturellement. Mais j’ai une feuille signée par Berthe que je pourrai utiliser, elle m’a permis de tout raconter à Cassagnac et de faire ce que je voudrai avec sa signature.
On chantait « La Traviata », Mme Albani... Capoul et Pandolfini. Grands artistes, mais cela ne m’a pas plu, pourtant au dernier acte j’avais non pas envie de mourir mais je me disais que j’allais souffrir et mourir au moment où tout pourrait s’arranger. C’est une prédiction que je m’offre. J’étais habillée comme un bébé, ce qui est très gracieux quand on est mince et bien faite. Les nœuds blancs sur les épaules, le cou et les bras nus me faisaient ressembler à une infante de Velasquez.
Mourir... Ce serait absurde et pourtant il me semble que je vais mourir. Je ne peux pas vivre, je ne suis pas créée régulièrement, j’ai un tas de choses de trop puis un tas qui manque; et un caractère qui ne peut pas durer. Si j’étais déesse, et si tout l’Univers était à mon service je trouverais le service mal fait. On n’est pas plus fantasque, plus exigeante, plus impatiente, quelquefois ou peut-être même toujours j’ai un certain fond de raison, de calme.
Mais je ne m’explique pas bien, je vous dis seulement que ma vie ne peut pas durer. Mes projets, mes espérances, mes petites vanités écroulés... je me suis trompée en tout ou bien est-ce... bien, comme cela est?

Poznámky

Velázquez painted the young Spanish infantas in stiff court dress with wide skirts. ↩