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Samedi 15 décembre 1877
Naturellement Breslau a eu un succès énorme, c’est qu’elle dessine bien la misérable.Et moi ! On a trouvé du très bon dans ma tête et du pas mal dans l’académie.
Je suis... je ne sais quoi.
Breslau dessine depuis trois ans et moi depuis deux mois... c’est égal ! c’est indigne ! Ah ! si j’avais commencé il y a trois ans, il y a trois ans seulement ce n’est pas énorme, je serais connue à l’heure qu’il est.
C’est à se fendre la tête ou à épouser le prince de Bourbon, ce crétin qui a fait une visite aujourd’hui avec la carte suivante :
S.A.R. [Mots noircis]
Philippe de Bourbon.
Ce misérable est cousin du roi de Naples et neveu de l’empereur du Brésil. Singe ! Et il fait de la peinture, l’infâme !
Ah ! misérable, Ah ! crétine, Ah ! vaurienne, Ah ! sâle, indigne, abominable, vaine, inutile, absurde, ennuyée, ennuyeuse, ridicule, faible, folle, lâche, sâle, sâle, sâle !!
Il se joue à l’atelier une comédie. On avait organisé une quête pour offrir à Robert-Fleury et à Julian, la photographie de toutes les élèves dans l’atelier. Juste au même moment Amélie s’oubliant à force de vouloir être une sorte de directrice, fait une impertinence à Breslau, celle-ci riposte et l’atelier se divise. Les Suissesses au nombre de cinq, une pour toutes, toutes pour une.1 On ne parle plus à Amélie qui sentant avoir fait une maladresse lance des cancans par la bonne qui consistent en ce que les Suissesses veulent bien poser mais ne veulent pas payer. Les descendantes de Guillaume Tell refusent de prendre part à la souscription et se fâchent tout à fait, je les ramasse dans l’antichambre et leur tient un discours qui leur démontre la stupidité de leur conduite, en agissant ainsi, elles font un affront aux maîtres et comblent de joie Amélie en lui accordant une importance extrême.
Bref, elles reviennent sur leur décision. Un peu plus tard Amélie s’approche de moi et me dit que je l’ai fait avec d’excellentes intentions de conciliation mais que si ces demoiselles regrettent ce qu’elles ont donné on le leur rendra :
- On retirera leur argent.
Je continue ma jambe et arrivée à la cheville me lève et lui demande d’un air bonhomme de quel droit elle veut que ces demoiselles, élèves de MM. Julian et Robert-Fleury comme elle, se retirent. le tout avec un air comique des plus superbes. La fille rage ne sachant que répondre, je vais me rasseoir tranquillement, pensant : elle va faire en sorte que la plupart des élèves se retireront et ce sera raté. C’est ce qui arrive en effet. Alors je lance par Rosalie qui le dit à la bonne que si tout l’atelier se refuse à poser, moi, les Suissesses et encore quelques unes poserons seules et offrirons ce portrait aux maîtres en leur disant que certaines difficultés étant survenues les autres ont refusé de prendre part à ce léger hommage. Et pour mieux faire voir à Amélie que je me refuse absolument à la reconnaître comme supérieure, ainsi que l’ont laissé faire les malheureuses qui ne parlent pas français ou des Françaises qui cherchent une protection et des cancans, j’offre de briser la tirelire ce matin à neuf heures, c’était avant l’arrivée de la terrible Espagnole. On appuie la proposition. On l’exécute et je compte cent sept francs et un sou. Puis je vais annoncer le résultat dans le salon des plâtres.
- Est-ce que Mlle Amélie est là ? me demande une sorte de fruitière qui apprend à sa fille le dessin.
- Non Madame.
- C’est étrange, j’ai cru que c’était elle qui avait...
- Ce sont toutes les élèves Madame, qui ont donné, ce sont également toutes les élèves qui ont voulu savoir le résultat et c’est devant elles que l’on a brisé la tirelire. Bonjour Madame.
Amélie est arrivée et n’a rien dit, mais je puis me vanter d’avoir une haine de plus contre moi.
Je puis aussi me vanter que je m’en fiche tout à fait. La fille est fausse, bête, remplie de son esprit, disant des vieilles plaisanteries que les Danoises prennent pour de l’esprit vrai.
Maintenant c’est fini je crois. Demain on pose. Et s’il y a quelques tripotage je fais comme j’ai dit.
Ça a duré trois jours. Et moi, toujours polie et toujours disant tout haut les choses moitié railleuse et moitié sérieuse. Bref, je suis satisfaite de ma façon d’agir. Air innocent, conduite ferme, souple et fine, jamais une parole de trop. Hier air impérieux comme toujours mais en même temps bon enfant et simple, en disant les choses les plus fortes. On rage contre moi et je conserve mon calme puisque je ne crains rien, et joue Cassagnac à tout rompre. Je vous dis Cassagnac pour vous faire comprendre, sans cela je vous assure que je suis bien moi-même.
Après tout “je ne me suis mêlée de rien et ne suis ici que pour travailler, vous devriez vous souvenir de cela Breslau, vous qui avez des dispositions, qui aurez du talent, au lieu de vous user au métier de portières et d’imbéciles, souvenez-vous en et faites comme moi”.
Et comme jusqu’à présent c’est moi qui ai le dessus je souris à tout le monde avec ma condescendance, mon affabilité, ma grâce, ma bonté, mon amabilité etc. etc. ordinaire.
Toutes les qualités d’une souveraine qui se fait humble par plaisir... et c’est un plaisir immense !
Berthe est venue, elle n’est pas amusante.
Je ne sais pas dessiner !
Ah ! misérable, c’est ta faute.
Poznámky
The motto of the Three Musketeers — Marie continuing her Dumas game from the entry of 28 November (076.0280). ↩