Jeudi 6 décembre 1877

Il y a deux mois que je dessine. Si j’avais commencé à seize ans, seize ans ce n’est pas extraordinaire, à l’âge que j’ai j’aurais eu trois ans de travail.
Non, écoutez, je suis une misérable, une malheureuse, une créature manquée !
A vingt ans je ne saurai encore rien ! J’ai dix-neuf ans, juste, ou bien moins un mois, puisque je suis venue au monde le 12 novembre, 24; et que je devais venir au monde deux mois plus tard seulement. Comptons 14 novembre, et pour le public ce sera 24 janvier. Donc j’ai dix-neuf ans ! dix-neuf ans ! Et je n’ai encore rien fait et je ne suis encore rien ! Miséricorde et horreur ! C’est à en mourir.
Au printemps de 1880 j’irai en Italie, dans deux ans, peut-être avant. Mais... voilà ce que c’est. Si... je savais d’avance que mes études ne me mèneront qu’à quelque chose de passable je n’en ferais pas du tout et c’est très compréhensible. J’y consacre ma première, ma meilleure jeunesse que j’aurais pu employer à m’amuser... comment ? Aller dans le monde ? Ça m’a réussi, hein ? Courir le monde, aller en Angleterre, en Espagne chercher un mari.
Au lieu de cela je travaille, ce qui peut me mener à la gloire et ce qui peut aussi ne faire que retarder de deux années ce que je viens de dire. Ce dernier n’est pas possible tandis que le premier est probable.
A vingt-et-un ans j’aurai encore le temps tandis que si je passais encore deux années comme les précédentes je deviendrais folle ou commettrais des horreurs.
Tout m’a si mal réussi vraiment... Rome, la Russie, Alexandre... et ce qui est le plus terrible c’est que je me prédisais, je soupçonnais toutes ces défaites. Oui... oui, tout cela est arrivé afin que je me jette dans les Arts autrement je n’aurais peut-être jamais compris comment on travaille, cela n’aurait pas été nécessaire. Et aussi j’adore mon métier mais je ne saurais le séparer de la vanité. C’est si naturel, personne au monde ne ferait des tableaux si on disait que c’est pour qu’ils restent toujours inconnus.
Les envieux et les imbéciles appellent le sentiment qui produit toutes les choses remarquables, Vanité. Les brutes !
Le peintre Tofano est venu.
Allons, allons, deux ans encore, deux ans. Cela me paraît tellement simple que j’ai peur, c’est assez naturel, on est effrayé quand on n’a eu que des coups de pieds.