Samedi 10 novembre 1877

Monsieur Robert-Fleury était mal disposé, fatigué, il a à peine corrigé la moitié de nos dessins. Personne n’a eu de compliments moi non plus. J’en suis un peu étonnée, Julian trouvait bien ce que j’ai fait. Oui, mais moi j’en étais en moi-même mécontente. Je suis chagrinée.
Ensuite nous avons fait des croquis, un d’eux un peu en caricature a eu du succès, Julian me l’a fait signer et l’a mis dans son album.
Si je continue comme j’ai travaillé cette semaine je ne ferai rien de bon.
Comme les choses désagréables frappent plus que les bonnes !
Depuis un mois je n’entends que des encouragements, sauf une fois, il y a quinze jours de cela; ce matin on me gronde et je ne me souviens que de ce matin. Ce n’est pas moi seule et pour cela seulement, mais c’est en tout et toujours ainsi. Mille personnes applaudissent, un seul chut ou sifflet et on l’entend plus que les mille.
Les académies du soir et de l’après-midi, n’ont pas été corrigées. Ah ! mais je suis excusable ! Vous vous souvenez que les modèles me déplaisaient et que nous n’avons commencé que mardi, le lundi il y eut des désordres à cause des modèles et puis surtout c’est que j’étais placée en face de l’homme, tout près et en dessous. La pose la plus difficile. Peu importe, c’est mauvais signe, Bijou, quand on se cherche des excuses.
Cet après-midi, j’en profite pour faire un tas de commissions en ville, j’aime mieux perdre ce jour qu’un autre au milieu de la semaine.
Gasconne, vaine... et Bête !
Blanc, Berthe et Popaul à dîner. Rien de désagréable comme d’attendre quand on n’est pas sûr qu’on viendra.
Cet assommant Paul de Cassagnac ! J’étais contente de le voir arriver parce qu’il ne se gêne avec personne et rien au monde ne le fera aller là où il ne trouve pas de plaisir. Tout en l’attendant j’étais inquiète, je me demandais ce que je voulais de cet homme et ce que j’allais lui dire.
Inquiétude aussitôt dissipée. Cet homme m’a de suite mise à l’aise et dès le premier moment jusqu’à la fin je me suis franchement et beaucoup amusée, peut-être parce que j’ai été amusante moi-même.
Pas un instant de gêne et je suis assez contente de moi ce qui est rare et surtout... précieux. Une fois cela constaté allons-y gaiement.
Je ne sais comment m’y prendre pour vous annoncer que j’ai eu de l’esprit, de cet esprit surtout je crois qui consiste à dire simplement les choses les plus extraordinaires.
- On vous fera beaucoup de reproches, me dit Cassagnac, mais jamais celui d’être une imbécile.
Oh ! mon cher ni à vous non plus, je vous assure que si j’avais à inventer un homme charmant, amusant et spirituel je n’inventerais ni plus original ni mieux que vous. Je ne le lui ai pas dit, mais ce que je lui disais toute la soirée était dans ce ton, pas comme louange mais comme façon de parler.
A dîner je faisais des grimaces pour ne pas montrer mes mains, mon frère me nourrit de sa main à lui et ensuite me donna ses gants blancs à mettre et puis son mouchoir de poche, il m’aurait donné... le reste aussi, au train dont nous y allions. Ce qui me plaît c’est le respect exquis et la juste mesure en ses paroles envers vous.
Nous avons eu deux ou trois conversations particulières, un rendez-vous derrière la harpe - c’est transparent !
On a repassé le passé et il a été conclu une sorte de pacte... de pure et sainte amitié parole d’honneur, mais il m’a admirablement ménagée en déclarant qu’il était maître de ses sentiments, que je l’avais troublé une fois seulement, la première fois, que le chemin de l’amour était très dangereux avec moi, on ne savait où cela pourrait conduire car j’avais non seulement les perfections de la femme qui charme mais qui trouble. Mais que j’avais une doublure de nature masculine et que mon amitié était le plus précieux des dons; nous nous sommes jurés d’être frère et sœur. C’est parfait.
- Ecoutez encore Monsieur, dis-je un instant après, il m’est venue tout de suite une idée peut être étrange. Pourquoi m’avez-vous parlé de tout cela tout à l’heure ? Est-ce que... attendez, tout est possible, est-ce que vous avez pensé que je voulais choisir... l’autre chemin ? - Je riais.
Naturellement il se montre indigné et moi :
- Mais pourquoi pas, cela aurait pu arriver, il y a tant de folles, j’avais l’air de cela ?
Il se montre de plus en plus indigné et me gronde de cette bonne façon à lui.
Je ne crains pas qu’il se moque de moi parce que je le lui ai dit en ajoutant tout ce que je pensais de ses effets, etc. et en disant que je me moquais la première de moi.
L’amitié offerte tout simplement pourrait blesser en quelque sorte, mais elle était si bien enveloppée, si mélangée, si fondue qu’elle avait comme un air de n’être elle-même qu’une enveloppe. De deux choses l’une, ou c’est vrai, ou c’est une ficelle de son répertoire pour se faire valoir, désirer, exagérer et regarder comme une conquête devant laquelle la reconnaissance vous flanque à deux genoux. C’est plutôt la première. Ce qui m’enchante c’est que c’est net et qu’il n’y aura plus rien de tendu.
Pour vous initier à notre manière d’être avec Popaul je vous raconterai que nous étant trouvés trois au salon, Berthe lui et moi on parla de pieds, que nous avons ôté nos souliers Berthe et moi, qu’elle a glissé son pied dans les miens, que j’ai glissé le mien dans les siens et que je lui racontai là-dessus comment je m’étais assise ce soir sur le canapé pour produire le plus d’effet avec mes pieds quand il arriverait sans en avoir l’air.
Il faut que je lui parle d’Alexandre mais il me dit que je n’ai eu que des caprices de tête car les affections du cœur ne passent pas.
Je crois que nous nous prenons assez au sérieux... je crains de le dire, on n’aurait qu’à se moquer de moi. Ah ! bah ! les imbéciles, les faux Diogène, qu’est-ce que cela peut me faire. A vous dire vrai, très vrai, je ne puis jamais me persuader du sérieux de ces amitiés et de ces sentiments d’amour ou autres, qu’on voit dans les livres.
dans la marge
en travers Dans cette soirée-là il m’avait dit que je n’aimerais qu’un homme plus intelligent que moi et que je ne le trouverai pas facilement. Et puis que je ne l’aimerai pas de suite, je m’y habituerai et je ne comprendrai l’étendue de mon sentiment que pendant une absence, un départ, que cela (arrivera) dans un ou deux ans, qu’il faudra pour me subjuguer. Il parlait peut être de lui. Août 1878
Blanc qui règne tout seul sert de Galula à Cassagnac, de sorte que je comprends assez bien, et l’air du capitaine de frégate me l’affirme presque, que le susdit capitaine tienne assez à rester tout seul dans un endroit où il se plaît.
Si vous pouviez vous donner l’idée de l’esprit avec lequel le fichu-grand homme a raillé son Ephestion, vous ririez comme nous avons ri, comme des bossus puisqu’il est dit que les bossus rient avec tant d’entrain.
Moi, j’étais gaie, drôle, enfant, c’est diablement commode et puis au fait je crois que c’est mon état naturel l’enfance quand je ne suis pas dans le drame. Mon frère assure que je tiens de l’enfant, de la jeune femme, de la vierge et de l’homme.
Mélange extraordinaire...
Oh ! oui mon empereur.
Madame York est venue dans la soirée chercher Berthe.
J’avais désiré une explication avec Cassagnac et elle est arrivée cent fois mieux que je l’imaginais.
Quel dommage et peut-être est-ce bien, qu’il ait quelque chose de comique, de ridicule. Lorsqu’il lance un regard a effet et tient ses yeux fixés sur vous avec tout le magnétisme imaginable, l’effet est entamé singulièrement par une paupière qui tombe plus que l’autre et par tout l’ensemble qui a quelque chose d’un terre-neuve.

Poznámky

No diary entry describes Marie's later Caricature de Rodolphe Julian (oil on panel, 85.5 × 38 cm, c. 1878), a full-length caricature of her teacher; it is in a private collection and was sold at Drouot, Paris, on 24 April 2025. ↩