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Jeudi 31 mai 1877
C’est pour me donner cette lettre qu’on m’a dérangée au milieu d’une peinture fervente. Le nouveau Melissano est mieux réussi que le premier, j’ai commencé le portrait de grand-maman d’après un pastel plus petit que nature, j’agrandirai et je continue le mien qui s’améliore peu à peu. La lettre de Marcuard contenait une vilaine petite photographie d’Alexandre où il était tout souriant et banal.Après de grands cris et éclats de rire auquel je ne pris part que pour la forme et parce qu’une telle lettre de la part d’un homme sérieux me flattait, je suis allée écrire la réponse et la voici, sur une feuille avec un grand PAX VOBIS, arrangé à l’antique :
Lettre recopiée · Lettre de Marie à Marcuard, 31 mai 1877 · en italienJe choisis cette devise à cause de votre humeur terrible.Après ce que vous dites de mon esprit, j’écris encore plus à brûle-pourpoint, parce que si je me mettais à penser je dirais ou de trop belles ou de trop vilaines choses.Vous venez de recevoir une lettre inutile de moi, puisque voici le portrait, mais écoutez je vous le renvoie; il est tourné du mauvais côté et si je le plaçais à côté du prince il lui tournerait le dos. Donc déjà soyez bien aimable et envoyez vite, vite une image en costume que je vous rendrai bien entendu en vous comblant de bénédictions. Maman accepte certainement l’offre d’une image pour elle. Si la visite me cause de l’émotion ? Je suis si émotionnée depuis tantôt dix-sept ans et six mois, (je cache une année) que je n’ai pas la peine de me mettre hors de moi. Vous parlez de langage et de ramage ayant l’air d’ignorer que le plumage est le principal ornement des oiseaux de cette espèce.Si vous êtes tombé au Skating aussi heureusement qu’à Sorrento devant la porte de la sirène je vous félicite et soyez certain que je garderai au plus profond de mon cœur le souvenir de comment vous avez tourné sur vous-même comme aurait pu le faire une balle élastique de première qualité.Envoyez le portrait et n’entravez plus l’achèvement du tableau qui doit m’illustrer, je vous renverrai le modèle, ainsi ne vous mettez pas en peine. Est-ce pour se faire passer pour un caissier que A. de Larderel est allé en Belgique ?Mon adresse est toujours à Nice, j’attends la vôtre.Tutti saluti di tutti quanti.Marie BashkirtseffP. J. Ce que vous dites du duc de San Cesario est épouvantable, comment est-il mort ? Pauvre Campomarino, c’est pour cela qu’il n’a pas encore envoyé le groupe que nous avons fait à Caserte. Voilà ce que c’est que d’avoir son compteur toujours ouvert !
A ceci est joint un morceau de papier carré avec un charmant bouton de rose et ces mots : La jeune harpiste vous embrasse, ainsi que Lui. Ne vous étonnez pas, elle est très sensible.
Donc le duc de San Cesario est mort, vive le duc de San Cesario. Il n’y a plus Campomarino.
J’étais parfaitement calme mais Mme Anitchkoff, maman et tous me trouvèrent agitée, après la photographie d’Alexandre.
Je m’occupe à autre chose, c’est le transport des livres et de toutes ces choses qui m’inquiète. Je commence à être tout en l’air et ne sachant vers quoi me jeter.
J’ai l’espoir intime que ma mère bien-aimée sait quelque chose de mes lettres au Suisse. Je dis mère bien-aimée sans ironie aucune et avec attendrissement. Ses façons bienveillantes envers moi m’ont laissé une reconnaissance profonde et beaucoup d’affection pour cette femme étrangère qui doit être si bonne. Pour elle je voudrais aller vivre à Florence, elle m’encourage et me fait voir partout des sympathies et des mains tendues vers moi.
Je ne crois pas que ce soit parce qu’elle est la mère d’Alexandre, parce que je ne crois pas à de l’amour pour lui. Quel est cet amour qui me laisse si tranquille et dont, n’ayant aucune espèce d’espoir raisonnable, on ne meurt pas ? Je ne me croirai possédée par ce démon que lorsque je ne pourrai ni manger, ni marcher, ni m’habiller, quand je serai sur mon lit en délire, mourante, à l’agonie. Tant qu’on n’en est pas là, on n’a éprouvé que des préférences qui, sans réciprocité, sont aussi violentes que l’amour réciproque.
Je songe, comme avant, mais avec infiniment plus de calme, à le rencontrer un jour et peut-être à répéter le roman d’Eugène Oneguine (par Pouchkine !). Jusqu’à présent c’est exactement notre histoire. Lisez-le, si vous savez le russe, c’est un livre charmant.
Il me semble qu’il s’est passé tant de temps depuis Naples !